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MICHEL BUTOR
En octobre 1984 le centre d’art contemporain de Bruxelles initiait une série d’expositions sous le titre « Signes et écritures ». Parmi les artistes, Pierrette Bloch qui m’avait demandé de rédiger une présentation de son travail. On la trouvera dans ces Bribes en ligne.
Je n’ai jamais eu le catalogue de cette exposition.
Ces jours ci, un ami belge, Philippe Marchal, me dit qu’il vient de lire (ou relire) ce catalogue, qu’il y avait trouvé mon texte, et, la préface de Michel Butor...
Je ne savais pas non plus que Butor avait fait la préface générale du catalogue.
Philippe Marchal m’a scanné le texte de Butor... Le voici.
Cinéma parlant. Deux ans plus tard la vue d’un paysage du même artiste provoque cette commande :
« Courage, jeune homme, tu as été plus loin qu’il ne l’est permis à ton âge. Tu ne dois pas connaître l’indigence, car tu fais vite, ettes compositions sont estimées. Tu as une épouse charmante, qui doit te fixer. Ne quitte ton atelier que pour aller consulter la nature. Habite les champs avec elle. Va voir le soleil se lever et se coucher, le ciel se colorer de nuages. Promène-toi dans la prairie, autour des troupeaux. Vois les herbes brillantes des gouttes de la rosée. Vois les vapeurs se former sur le soir, s’étendre sur la plaine et te dérober peu à peu la cime des montagnes. Quitte ton lit de grand matin, malgré la femme jeune et charmante près de laquelle tu reposes. Devance le retour du soleil. Vois son disque obscurci, les limites de son orbe effacées, et toute la masse de ses rayons perdue, dissipée, étouffée dans l’immense et profond brouillard qui n’en reçoit qu’une teinte faible et rougeêtre. Déjà le volume nébuleux commence à s’affaisser sous son propre poids ; il se condense vers la terre : il l’humecte, il la trempe, et la glèbe amollie va s’attacher à tes pieds. Tourne tes regards vers les sommets des montagnes. Les voilà qui commencent à percer l’océan vaporeux. Précipite tes pas ; grimpe vite sur quelque colline élevée ; et de là contemple la surface de cet océan qui ondule mollement au-dessus de la terre, et découvre, à mesure qu’il s’abaisse, le haut des clochers, la cime des arbres, les faîtes des maisons, les bourgs, les villages, les forêts entières, toute la scène de la nature éclairée de la lumière de l’astre du jour. Cet astre commence à peine sa carrière ; ta compagne charmante a les yeux encore fermés ; bientôt un de ses bras te cherchera à son côté. La tendresse conjugale t’appelle. Le spectacle de la nature animée t’attend. Prends le pinceau que tu viens de tremper dans la lumière, dans les eaux, dans les nuages ; les phénomènes divers dont ta tête est remplie, ne demandent qu’à s’échapper et à s’attacher à la toile. Tandis que tu t’occupes, pendant les heures brûlantes du jour, à peindre la fraîcheur des heures du matin, le ciel te prépare de nouveaux phénomènes. La lumière s’affaiblit ; les nuages s’émeuvent, se séparent, s’assemblent, et l’orage s’apprête. Va voir l’orage se former, éclater et finir ; et que, dans deux ans d’ici, je retrouve au Salon les arbres qu’il aura brisés, les torrents qu’il aura gonflés, tout le spectacle de son ravage : ; et que, mon ami et moi, l’un contre l’autre appuyés, les yeux attachés sur ton ouvrage, nous en soyons encore effrayés. »
Le tableau a donné le branle à une peinture littéraire qui le remplace. Mais l’écriture ainsi pictura- lisée va rechercher inlassablement cette excitation sensuelle et critique. Ainsi Diderot, après avoir en quelque sorte digéré un Salon, attend l’autre avec avidité. Ogre d’images.
Depuis que cet article a été mis en ligne, je me suis procuré le catalogue... Le 31 décembre 2020. C’était de belles étrennes.
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