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MICHEL BUTOR

Nous sommes tous des primitifs
© Michel Butor
Publication en ligne : 2 août 2020
Sur le net : Recherche d’origine

Seule une date de parution figure dans le CDRom que m’avait confié Michel Butor : 1993. Et impossible d’en savoir davantage. C’est ce que j’avais noté lors de la première mise en ligne, en août 2020.
Depuis, avec l’aide d’Henri Desoubaux, et la disponibilité des Éditions Indigènes, la publication originale a été retracée. On trouvera les échanges de cette enquête en cliquant sur le lien en tête d’échanges.


Aller à l’échange sur l’origine de ce texte

L’automne culturel français, sur fond de négociations du GATT, nous offre en particulier deux manifestations : les Couleurs de l’Himalaya à Montpellier et les Vallées du Niger au Musée des Arts Africains et Océaniens à Paris, qui nous rappellent opportunément que nous sommes peut-être dans le même danger d’extermination culturelle que les Nigériens ou les Bretons hier, les Basques ou les Tibétains aujourd’hui. Une inondation est en cours, par l’intermédiaire de puissants réseaux multinationaux d’origine américaine. Nous nous sentons enfin en danger comme les autres.

Pour voir le PDF de l’article original, cliquer sur l’icône

Quelle chance pour nous que ce renversement de situation, que cette sensation soudaine d’être dans la peau d’un Algérien du temps où l’Algérie était encore officiellement trois départements français ! Dans le même péril qu’eux nous devenons capables d’écouter la leçon des autres ; ils peuvent nous montrer comment conserver, manifester et métamorphoser notre différence.

Belle ironie de l’Histoire que cet accès de modestie nous poussant aujourd’hui à chercher des repères, des aides, des modèles, chez ces peuples qu’hier nous méprisions, nous détruisions ? Comment ont-ils su répondre, eux à nos agressions ? C’est ce que depuis trois ans, par exemple, l’association Art sans Frontières nous donne à voir avec ces étonnantes expositions d’« art contemporain primitif » : les peintures à l’acrylique des Aborigènes australiens dans leurs déserts, les créations de sable des Navajos ou des Tibétains.

Les Couleurs de l’Himalaya nous révèlent, outre de dansantes variations sur tapis autour de la peau du tigre, et de superbes échantillons de représentations de mandalas sur toile, la constitution progressive d’une peinture de sable aux couleurs éclatantes et un mandala-vidéo sur écran de télévision, non pas commentaire sur un art dont on dit que c’est le Bienheureux lui-même qui traça sur le sol les premiers exemples, mais fruit de la collaboration d’un des cent-quatre-vingts moines qui entourent le Dalaï-Lama exilé en Inde dans le monastère de Dharamsala et du département d’images de synthèse de la prestigieuse Cornell University dans l’ouest de l’état de New-York.

Ici l’Amérique se met au service du moine-artiste, pour explorer avec lui la fascinante architecture du mandala, cartographie de la terre idéale, maquette du pur palais où durent les dieux, scenario et mise en scène de notre douloureux parcours depuis la naissance jusqu’après la mort, depuis les ténèbres jusqu’à quelque clarté. Passionnant ce moment où des civilisations différentes apprivoisent les techniques mises au point par la nôtre.

Dans l’exposition sur les Vallées du Niger au MAAO, ce qui retient, c’est l’approche archéologique de ces civilisations africaines antérieures dont nous ignorons encore presque tout. Alors que l’ethnographe cherche et montre des objets contemporains (même s’ils sont contemporains des premiers colonisateurs), dont il espère qu’ils sont restés purs de tout contact avec l’Occident, et donc risque de figer la culture qu’il étudie dans sa distance, son irrémédiable altérité vis à vis de la nôtre, il s’agit ici de fouiller dans ce qu’il y avait avant cette époque de la pénétration européenne, de mettre en évidence les relations qu’entretiennent ces deux couches. Il est fondamental pour nous de comprendre ce que nous avons détruit, ce que nous avons cru remplacer, alors que nous savons très bien qu’un Japonais ou un Africain qui dort dans un Hilton, même un Français, n’en devient pas pour autant un Américain.

L’assimilation prend fort longtemps et n’est heureusement jamais achevée. Nous n’avons pu supprimer entièrement l’antérieur, nous l’avons seulement refoulé, et ce refoulé reste actif ; c’est lui qui est responsable de ces violences auxquelles nous assistons de toutes parts. Il est indispensable que nous comprenions peu à peu ce qui se passe dans la conscience de tous ces peuples avec qui nous sommes en contact aujourd’hui, non seulement pour qu’une véritable paix soit possible, mais aussi pour mieux comprendre l’architecture très complexe de nos propres refoulements. L’archéologie des sites est liée à celle des consciences. Sous le rutilant vernis chrétien des Mexicains actuels, dort, rumine, rugit leur Aztéquité, celle que les Espagnols et nous avec avons combattue, piétinée, tenté d’exorciser, d’extirper. Si nous voulons comprendre le présent de ces peuples et imaginer leur futur qui sont aussi les nôtres, il faut rechercher et comprendre leur passé.

Contrairement à une attitude encore trop fréquente chez les ethnographes, ce sont les objets métissés, les mélanges, les phénomènes d’acculturations qui sont les plus riches d’enseignement. Les Japonais, contraints par les guerres et leurs suites, nous ont montré surabondamment qu’ils étaient capables d’assimiler la culture occidentale, mais sans pour autant renoncer à la leur, nous donnant à la fois des musiciens capables de diriger l’orchestre symphonique de Boston et de formidables interprètes de Nô. Les deux tendances étaient jadis considérées comme incompatibles : c’était ou bien occidentalisation ou tradition ; mais nous n’en sommes plus là. Je pense à des musiciens comme Takemitsu ou Takahashi qui nous apprennent maintenant à intégrer dans nos orchestres symphoniques des instruments traditionnels parfois transformés, avec leurs modes et accords propres.

Cette capacité à résoudre les conflits très douloureux auxquels notre civilisation qui a toujours beaucoup de mal à se débarrasser du rêve impérial romain, fait que tel ou tel de ces peuples, même parmi ceux que nous avons longtemps, avec tant de condescendance, qualifiés de « primitifs », terme que l’on ne peut plus employer qu’avec des pincettes, peut nous apprendre à poser sur le monde un nouveau regard. « L’œil pense » comme dit le beau titre de Jean-Pierre Barou ; il y a toute une culture préalable dans notre œil. Dans la vision la plus immédiate est déjà inscrite une élaboration complexe.

Nos sociétés, les « peuples du livre », Juifs, Chrétiens, Musulmans, ont longtemps redouté ou méprisé l’image, tout ce savoir que contient le regard. A plusieurs reprises on a assisté à des crises iconoclastes. Toute représentation humaine ou animale risquait de devenir idole, c’est-à-dire de réveiller les vieux démons dans lesquels survivaient les vieux dieux. Donc les seules images permises étaient le texte même avec ses lettres. Durant des siècles les autres images n’ont été admises que comme illustrations des textes fondamentalement préexistants.

On parle d’Histoire quand on est en présence d’une écriture. Auparavant c’est la Préhistoire qui peut se préciser en Protohistoire dans les régions limitrophes. Mais il y a toutes sortes d’écritures et de liaisons entre l’écriture telle que nous la pratiquons, et les autres images. Avec l’évolution de l’audio-visuel, l’image aujourd’hui envahit tout. Et ceux que l’on peut appeler les « peuples de l’image » peuvent nous apporter des boussoles pour naviguer dans cette inondation. Les langages très complexes des pictogrammes australiens, amérindiens ou de tant d’autres, nous apprennent à regarder, à lire autrement.

Inventons nos langues nouvelles en étudiant non seulement les galeries du Louvre, mais les objets déterrés aux vallées du Niger ou les mandalas-vidéo qui projettent aujourdhui sur les murs des monastères leurs lueurs inattendues. De ces confrontations entre siècles et continents jaillit une fontaine de jouvence.

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