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THIERRY RENARD
Feuilleton
Jadis, si je me souviens bien, ma vie était un festin où s’ouvraient tous les cœurs, où tous les vins coulaient.
Un soir, j’ai assis la Beauté sur mes genoux. – Et je l’ai trouvée amère – Et je l’ai injuriée.
Je me suis armé contre la justice.
Je me suis enfui. Ô sorcières, ô misères, ô haine, c’est à vous que mon trésor a été confié !
La nuit dernière,
alors que j’étais plongé
dans un état de demi-sommeil
plusieurs visions
me sont apparues.
Des visions étranges,
pour certaines. Des visions
plus neutres, aussi.
Et j’ai également été traversé
par des bribes, des morceaux
de phrases ou de vers.
Habituellement, j’engrange,
j’enregistre tout. Et,
au petit matin, je restitue,
je prends des notes
dans mon carnet.
Mais, cette fois, j’ai perdu
de vue l’essentiel.
Les souvenirs sont flous.
Les images sont dispersées.
Je vais devoir reconstituer
mon paysage mental.
Ce qui défile dans ma tête,
ou sous mes yeux,
manque de consistance.
Je fais appel à ma mémoire.
Je rappelle à moi ce que j’ai vécu,
en rêve ou pour de vrai.
Démuni pour le moment,
face à ce qui se dérobe,
j’arpente les hautes terres
de mon esprit fatigué, égaré.
Ce dont je me souviens le mieux,
c’est de la présence familière,
utile, d’un ou deux livres et,
pareillement, d’un ou deux lieux.
Dans mes nuits passent,
comme ça, sans faire de bruit,
des poètes, des rivières,
des montagnes et des arbres.
Dans mes nuits passent
des visages, des personnages
énigmatiques. Passent, aussi,
quelques plumes notoires.
Cette fois, c’est Raymond Carver.
D’autres sont déjà venus, avant lui.
D’autres viendront bien après lui.
D’autres, encore, traverseront
et retraverseront mes rêves,
des plus calmes aux plus agités.
Depuis ma récente intervention
chirurgicale, le 24 juin 2026,
à l’hôpital Saint-Joseph Saint-Luc,
j’ai presque cessé de fumer,
et je ne bois quasiment plus d’alcool.
Un autre homme, une autre chance.
Une autre vie pour tout recommencer.
Et, sans aucun doute, une autre réalité.
Raymond Carver, disais-je.
Avec Les feux, N’en faites pas
une histoire compte parmi
mes ouvrages de prédilection.
Carver a passé une bonne partie
de son existence à rédiger
des formes courtes, nouvelles
et poèmes. Il a écrit des tas
de choses en prise directe
avec le réel. Ses fictions
correspondent à l’idée
que je me fais de l’autofiction.
L’évidence, ce n’est pas nouveau,
paralyse la démonstration.
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