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Alain Pruvost m’a demandé à deux reprises de préfacer les expositions qu’il organisait avec le groupe Quartz. Celle-ci date de 1992. Elle s’est tenue au Castel des Arts à Vallauris.
On trouvera la liste des artistes exposants en page 3. Merci aux lecteurs de me signaler mes éventuels oublis.
Le site du Groupe Quartz est accessible en cliquant sur le lien à droite du titre sur le net, en haut à gauche de cette page.


VOIES

pour Alain Pruvost

tu laisses tes pieds aller leur rythme retrouver à chaque foulée la terre rêver de s’y enraciner fraterniser avec les moindres végétaux les vies ténues tes poumons tranquillement se chargent et se déchargent de la douceur des transparences ta tête est si proche des arbres les plus hauts entourée d’air de lumière errant parmi les peuples d’oiseaux c’est le temps de la promenade tu marches sensible aux jeux du vent de l’ombre aux effets de chaleur sur la peau bruits craquements bavardages

tu retrouves ici ta vie les humbles objets de ta vie tu les regardes ils sont à voir choses habituellement utilitaires ou votives tu prends le temps dans le moindre objet de reconnaître le travail dont il est chargé le temps de lui rendre son temps tu sais alors l’antique tradition qui soumet la terre à la main au corps à l’esprit à des savoirs si anciens que dans chaque nouvel objet fait tu rêves d’une permanence du faire

tu sais aussi que souvent nos objets les plus familiers prennent des aspects inattendus que le rêve ou une disposition particulière du corps un étagement inhabituel donnent à un vêtement des proportions dérisoirement monstrueuses que le moindre objet le moindre lieu la moindre parcelle de notre peau peuvent donner lieu à des transformations qui inquiètent ou séduisent selon qu’ils se pétrifient sous le regard des gorgones ou qu’ils s’incarnent comme le firent les ossement pierreux que Pyrrha lançait par dessus son épaule pour repeupler le monde au lendemain de déluges

la rouille prend ici des aspects princiers d’or vieilli ornant des bidons que l’on aurait cru destinés aux décharges publiques des containers s’illustrent éclatants les outils du paysan et du menuisier se changent en chrysalides d’on ne sait quels énormes papillons tu prends le temps de l’insolite tu sais que tu sauras voir parfois autrement les jeux du temps sur les enduits les métaux les céramiques la porcelaine ta peau ton visage

les lieux s’inventent l’espace respire autrement fragments d’ architectures ouvertes sur des villes qui ne furent jamais bâties colonnes de temples virtuels jeux de l’air et du feu bétons cordages ferraillages c’est le fer que tu cherches celui de nos constructions squelette de nos monuments qui part en membres en torses en chevelure structure mise à nue rappel souvent tragique de nos triomphes architecturaux du siècle dernier
l’espace s’éblouit ouvertures entre peinture et sculpture entre mer et ciel entre tout et rien infimes portes de l’immense

tu composes avec la vie des plantes le bois qui se marie à la pierre on l’a vu parfois pousser incompréhensiblement d’un rocher comme nous il garde l’empreinte des caresses des griffures des coups des douleurs autour d’eux il se construit se structure se donne forme tu le sais ses feuilles sèches retrouvent avant de tomber en poussière des teintes de terres des aspects minéraux comme elles nous venons de la terre et nous prenons à la terre à ses pierres à ses plantes les poudres les sucs dont nous teignons peignons notre corps dans de dérisoires postures de légendes traitées comme par dessus la jambe dans de vils matériaux de synthèse ou le caressant si violemment que nous en glaçons la toile la peau le sexe vulve devinée terriblement glacée terriblement offerte et si lointaine

tu le vois même si toute figure est absente il te reste les couleurs leur inexplicable force la toile maculée de puissants jets d’encres de sang de boue de sperme de larmes de pluie l’émotion des violences la force rageuse des pinceaux tu sais qu’il y faut la patience de l’art qui broie ses pigments poussières si éclatantes cendres chatoyantes qu’il lie auxquelles il donne corps dont il cherche à garder l’éclat la fraîcheur mais ils se perdent la lumière ternit dès qu’on veut des doigts la saisir l’arrêter la garder cendres ou poussières alors que l’on retrouve dans cette autre patience du ponçage

tu vas dans le coeur de la terre des éléments de l’air du feu terre enfumée les images nous fuient ou nous les fuyons dans les recouvrement dans la spirale figure des tourbillons des constellations ou du principe chimique de la vie

tu te rappelles enfin cette histoire ambiguë selon laquelle Orphée le poète ne peut conduire son amour à la vie qu’aveugle qu’il pose son regard sur lui il disparaît

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