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RAPHAËL MONTICELLI

2001 - Espaces absents

à propos de la photographie d’une œuvre de Max Charvolen

Publication en ligne : 20 mai 2001

Lorsque les éditions Muntaner ont proposé de réaliser un ouvrage sur une photographie d’œuvre de Charvolen, dans la collection Iconotexte, il n’a pas été bien difficile de réunir sept ou huit contributeurs. Ci-dessous, ma contribution à cette aventure. À vrai dire, j’étais assez heureux de me retrouver en si belle et variée compagnie : Martin Winckler, Sandro Parmiggiani, Frère Benoît Philippe Peckle, Hervé Castanet, Jean-Marc Lévy-Leblond, Claude Parent, Michel Butor.


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Je suis ici. Installé devant ma machine. Je sors de leur enveloppe les photos de l’œuvre de Max dont la reproduction figurera dans une lucarne de la couverture du livre dont elle sera l’objet. Ce n’est pas la première fois que je vois cette photo. Je relis la légende inscrite au dos de la photo :

CHARVOLEN
Cage d’escalier du 13 rue de Tours à Vallauris
Plafond, sol, Palier, murs, escaliers
582 x 805 cm
Fragments de toile, colle et pigments – 1998/1999

Je retourne la photo. Je revois l’image.

Je me rappelle bien le petit immeuble de la rue des Tours. Je revois l’escalier, le palier. C’est une petite bâtisse dans une rue en forte pente qui descend sur la rue Clément Bel. La rue Clément Bel elle-même relie la place où est installé l’homme au mouton de Picasso, à la place où se trouve l’église de la Miséricorde. Elle part du musée qui abrite les Magnelli, une collection de céramiques, quelques Picasso encore, et la chapelle de La guerre et la paix et rejoint l’église de la Miséricorde aménagée en espace d’art contemporain. J’y revois ce retable du XVI ou XVII siècle dont j’aime finalement autant le dos et la construction que le devant et les figures pieuses qu’il présente. Tout le long de la rue, comme sinistrée encore, il y a quelques années, des boutiques, des ateliers d’artiste, une galerie associative. J’aime circuler entre le musée Picasso et la chapelle de la miséricorde. J’aime rencontrer les amis artistes qui animent cette rue, ceux qui s’y sont installés. J’aime boire un verre avec eux et, poussant plus loin, aller jusque dans les ateliers de peinture, de poterie, de sculpture.

Je sais que c’est à cette atmosphère-là que Charvolen doit d’avoir pu s’installer au 13 de la rue des Tours pour y travailler depuis des années.

Je me rappelle bien le petit immeuble. Une banale maison de village provençal. fin XVIIIe siècle, peut-être, avec son escalier en colimaçon, étroit et pentu, ses tout petits étages –15 ou 20 m2 en comptant le palier. Plutôt moins même. Une pièce par étage. Bas sous plafond. Les fenêtres donnent sur la rue des Tours. C’est une maison comme je les aime, comme les a imaginées le peuple d’ici, resserrées sur elles mêmes, dans des rues étroites, se faisant de l’ombre et de la fraîcheur.

Je me rappelle bien l’escalier de cette maison de village provençal. Je l’ai vue à plusieurs reprises. Au moins une fois alors que Max y avait travaillé et que l’œuvre que je vois maintenant reproduite sur la photo y était encore en place. Cette longue bande de tissu écru, comme un pliage en accordéon mis à plat, à la forme coudée autour de laquelle viennent s’attacher quatre régions (à dominante rouge, en haut à gauche, à dominante verte en haut à droite, bleu et jaune en bas) était alors collée au sol, à même les marches de l’escalier. Je sais que les zones de couleur sale alternées ont été salies par les passages, par tout ce que le peintre et ses visiteurs ont déposé de leur semelles sur les marches. Certaine de ces salissures sont la trace de mon passage ce jour là . J’ai revu cet escalier après l’enlèvement de l’œuvre, son arrachage. Il était resté sur les murs, sur le sol, des traces de peinture et de colle. Ces mêmes couleurs que je vois sur la photo, mais en liseré seulement (comme on les voit en liseré à droite et à gauche de la bande de tissu écru) simple souvenir d’une occupation.

Les colorations sont souvenirs. Souvenir d’une occupation, d’une permanence de l’œuvre dans le lieu, ces traces rouges, noires, vertes, bleues et jaunes, résidus que je voyais le long des murs de l’escalier et qui rappelleront, quelques temps encore, avant de disparaître avec la réhabilitation de l’immeuble, le travail de Charvolen. Souvenir d’un passage, ces traces de salissure qui restent collées à l’œuvre le long de la bande de l’escalier…

Je me rappelle bien la maison, l’escalier et l’œuvre en place. Je me rappelle aussi l’escalier après l’arrachage de l’œuvre, et Vallauris, et la rue des Tours, et le jour déclinant à travers la fenêtre, et l’escalier s’assombrissant. Mais je n’ai aucun souvenir de cette œuvre dans l’état où je la vois sur cette photographie : je ne l’ai jamais vue accrochée.

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