Accueil > Les rossignols du crocheteur > CHARVOLEN, Max > 2001 - Espaces absents
RAPHAËL MONTICELLI
à propos de la photographie d’une œuvre de Max Charvolen
Lorsque les éditions Muntaner ont proposé de réaliser un ouvrage sur une photographie d’œuvre de Charvolen, dans la collection Iconotexte, il n’a pas été bien difficile de réunir sept ou huit contributeurs. Ci-dessous, ma contribution à cette aventure. À vrai dire, j’étais assez heureux de me retrouver en si belle et variée compagnie : Martin Winckler, Sandro Parmiggiani, Frère Benoît Philippe Peckle, Hervé Castanet, Jean-Marc Lévy-Leblond, Claude Parent, Michel Butor.
Je suis assis devant ma machine. La photo est sous mes yeux, et je me revois dans l’espace d’exposition, l’œuvre aux ailes déployées et moi, devant elle, flottant. Cette impression, je sais à quoi elle est due. Se combinent, pour la former, plusieurs phénomènes. Quelle que soit l’œuvre, l’impression de flottement me vient quand elle seule devient référence : le paysage, le personnage, la forme, ou l’espace qui est là devant moi abolit soudain les repères de l’espace dans lequel je me tiens. Ce n’est plus le sol sur lequel la plante de mes pieds prend appui qui me donne la mesure de l’espace dans lequel j’évolue, mais bien cet autre espace, morceau, lambeau, surface que l’on dirait recouvrement d’on ne sait quelle profondeur, comme chez Rothko, morceau du monde présenté frontalement, qui devient ce sur quoi, mentalement, nous prenons base ; le sol nous fait défaut, l’espace d’un moment, comme l’on dit que le dormeur peut rêver qu’il flotte parce que ses pieds ne reposent plus sur le sol. Dans le cas de « 13, rue des Tours », cette impression est forcément renforcée par le fait qu’en outre, ce qui est présenté frontalement, horizontalement par rapport à notre regard, c’est ce qui fut un sol sur lequel nous avons marché. C’est ce sol là aussi qui soudain, doublement, nous manque : il n’est plus sous nos pieds, et, du reste, il n’est plus. Seules y demeurent les traces de nos pas.
Je sais que, même pour quelqu’un qui n’est pas coutumier de ce travail, pour peu qu’il veuille ouvrir son esprit aux choses de la peinture et de l’art, la relation avec une pièce de Charvolen tient toujours d’abord de l’expérience physique. Qu’on y retrouve toujours des formes que l’on sent d’emblée familières sans pouvoir toujours dire en quoi elles le sont, comme si ont restait à peine au bord de la reconnaissance, en lisière de compréhension. La réalité n’est ici ni oubliée, ni masquée, ni cachée, elle est simplement mise en étrangeté et, paradoxalement, on le verra, à distance. Ce moulage nous « dit » toujours quelque chose du lieu d’où il vient. A cette disparition et ce renversement (ou, au moins, cette translation) de l’espace s’ajoute ainsi l’effet produit par le rabattement du volume de l’habitation… Je formule l’hypothèse que tout regardeur du « 13 rue des Tours » sent bien que c’est d’espace bâti qu’il s’agit, et que cette œuvre renforce d’autant plus sa « présence » et devient d’autant plus clairement référence majeure dans l’espace où elle est présentée, qu’elle place sur le même plan, frontalement, des figures de plans différents du bâti. L’exposition du rabattement met ainsi les murs qui entourent la volée d’escalier, et les marches de l’escalier elles-même, sur le même plan... vertical. Ainsi s’opère un double renversement de l’espace : la volée d’escalier, épine dorsale de l’ensemble, et que l’on sait « en bas », sous les pieds du marcheur, même si elle « monte », se retrouve face au regardeur ; quant aux murs, ils sont à la fois fixés sur un mur, dans la même situation que celle d’origine, et sur le même plan que le sol.
Nous sommes loin de Rothko ! L’impression de flottement, chez Rothko, est produite par la certitude qu’une profondeur vibre sous cette surface dont on voit bien qu’elle n’a pas plus d’épaisseur que celle des couches déposées sur une toile tendue sur châssis. La profondeur y est ainsi perçue comme « intérieure ». Le flottement tient du vertige du dedans. Dans cette pièce de Charvolen, c’est l’expérience physique commune qui est mise en jeu et nos habitudes de vie dans l’espace tourneboulées : le sol chavire et la terre nous manque…
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