Accueil > Les rossignols du crocheteur > ALOCCO, Marcel > 2007 - Textes et pré-textes dans l’œuvre de Marcel Alocco
RAPHAËL MONTICELLI
Texte du catalogue de l’exposition d’Alocco à la bibliothèque Louis Nucera, Nice : Textes, textures : des arts plastiques comme Livre.
Si la « première trace d’un travail artistique conservé » [1] de Marcel Alocco, un « nu couché en argile vernie », date de 1952, sa première œuvre publique est un livre, paru en 1959 : [2]. Marcel Alocco a 22 ans. L’ouvrage suivant, [3] paraît en 1969. Entre ces deux dates, Marcel Alocco a fondé trois revues, publié une quarantaine d’articles de critique – de littérature d’abord, puis, de plus en plus, d’art – s’est installé dans le milieu des arts plastiques, a présenté ses travaux dans 5 expositions personnelles, noué des contacts avec les Nouveaux Réalistes, participé aux événements du mouvement Fluxus, et aux débats et expositions de la peinture analytique et critique, dans la proximité de ceux qui allaient fonder Supports-Surfaces et le Groupe 70.
En dix ans, entre la publication de son premier recueil et celle de son premier roman, l’écrivain a diversifié sa démarche, croisé les moyens des arts plastiques et ceux de la littérature, construit une œuvre de peintre originale en ce sens qu’elle pose, avec les moyens du peintre et dans le domaine de la peinture, des problèmes que la linguistique et la sémiologie posent alors d’abord à la littérature et, par contrecoup, à la plupart des sciences humaines, sinon à toutes.
En 1969, Marcel Alocco a mis en place sa série de l’idéogrammaire ; il a travaillé sur les avatars du « signifiant », terminé le Tiroir aux vieilleries, produit ses Bandes objets et ses « events » Fluxus. Il a ainsi jalonné ces 10 années de travail de toute une série d’œuvres comme autant d’indices d’une réflexion en acte.
Dans tous les cas, l’œuvre, qui naît dans le heurt entre écriture et peinture, met en cause les distinctions habituellement opérées par les catégories de l’art ; elle renvoie ainsi tout autant aux problématiques du livre d’artiste –au sens très strict retenu par Anne Moeglin-Delcroix [4]. Anne Moeglin-Delcroix y défend l’idée que « le sens du livre est le livre en son entier, non ce qu’il contient. (…) le livre n’a pas un sens, il est son sens ; il n’a pas une forme, il est une forme. »–et à celles qui sont en œuvre dans le mouvement Fluxus. [5]
D’une certaine façon, dans un climat de mises en causes, de rejets et de contestation, Marcel Alocco met en place une esthétique qui cherche à « remotiver » le signifiant par les moyens de l’art. La linguistique, alors prégnante, faisait valoir que l’une des caractéristiques du « signifiant » était l’absence de « motivation » : qu’il n’avait besoin d’aucune relation formelle avec le « signifié ». Marcel Alocco part de cette analyse et cherche, par les moyens des arts visuels, à construire une relation entre ces deux aspects du « signe ».
Plus généralement, ce sont les constituants du texte et du récit, les conditions de possibilité de la naissance du texte, et de son inscription dans le champ de la littérature, de la poésie et de l’art, qui font l’objet du travail artistique de Marcel Alocco à cette époque.
C’est ainsi que, de proche en proche, du signifiant à l’idéogramme, de l’idéogramme à l’image « significative », travaillant le cache et le caché, la trace, l’indice et l’empreinte, l’objet, l’icône et le mot, du texte au textile, de la page au tissu, l’œuvre visuelle d’Alocco va devenir cette construction inattendue qui n’est pas seulement « peinture », qui ne se résout pas à ses seules dimensions « plastiques », qui n’est plus « écriture » mais qui ne se comprend que dans le rapport intime à l’écrit et à la langue : livre d’artiste aux multiples facettes.
[1] in Alocco, Itinéraire 1952-2002 Éditions de l’Ormaie, Vence, 2002
[2] Poèmes adolescents Poèmes adolescents, Éditions Millas Martin, Paris, 1959
[3] Au présent dans le texte Au présent dans le texte, Éditions Jean Pierre Oswald, Paris, 1969
[4] In Esthétique du livre d’artiste (1960-1980), Jean-Michel Place / BNF, Paris, 1997
[5] Né à la fin des années 50, le mouvement Fluxus est proche, par ses mises en causes et ses attitudes, du mouvement DADA à qui il reprend, notamment, la contestation systématique de l’art établi, et le souci de construire des relations nouvelles entre « l’art » et « la vie ». La région niçoise a été profondément marquée par l’influence de Fluxus en raison de la présence de personnalités comme Ben, Filliou ou George Brecht.
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