Accueil > Les rossignols du crocheteur > ALOCCO, Marcel > 2007 - Textes et pré-textes dans l’œuvre de Marcel Alocco
RAPHAËL MONTICELLI
Texte du catalogue de l’exposition d’Alocco à la bibliothèque Louis Nucera, Nice : Textes, textures : des arts plastiques comme Livre.
La même année est initiée la série de l’Idéogrammaire qui fera l’objet de deux expositions personnelles dès l’année suivante. Avec cette nouvelle série, la relation entre texte et image est placée davantage au centre des préoccupations : il ne s’agit plus du texte induit, ou du texte-légende, mais de la mise en place d’un véritable « système de signes » dans lequel Alocco explore la façon dont des formes et des textes peuvent évoluer, se contaminer et produire des effets à partir du moment où on leur fait subir des modifications de type linguistique et/ou plastique. Inscriptions, Empreintes, Traces, Leçons, brouillage et détérioration d’un signifiant, les titres des séries de l’Idéogrammaire disent clairement ce qui occupe alors Marcel Alocco.
Entre temps, Alocco a rencontré les nouvelles problématiques de la peinture : celles que manifeste, par exemple, dès la fin 1966, le groupe de BMPT ; celle qui naît dans la mise en place des groupes de la peinture analytique et critique comme Supports-Surfaces ou le Groupe 70 ; celle que défend, dans les mêmes années, et s’opposant à BMPT, un peintre comme Buraglio. Dans le dialogue qu’il engage avec les artistes, Alocco intègre quelques unes de ces problématiques et de ces pratiques tout en refusant la thèse selon laquelle la peinture n’a de sens qu’elle-même. Pour Alocco, « toute peinture fait image » et toute image fait sens. La résistance d’Alocco à la thèse ci-dessus trouve sa raison dans la relation qu’il voit, qu’il établit et qu’il travaille, plus qu’entre texte et image, entre langage et vision. Les œuvres des années 66-69 construisent, par et dans la pratique, la position de l’artiste : les catégories de l’art sont caduques, arts visuels et arts du langage sont à comprendre dans un même système d’ensemble de production du sens. Lorsque s’achève l’année 1969, Alocco dispose des grandes lignes de ce qui va se développer dans la suite de son travail
Ainsi toutes les périodes qui vont suivre peuvent être lues et comprises comme le développement de cette problématique de fond qui naît de la tension entre objets du langage et objets de la vision. L’idéogrammaire était fondé sur cette utopie d’un langage, ou au moins d’une écriture, reconstitué, sur la création d’une sorte d’esperanto artistique personnel, que l’on pourrait dire « de laboratoire ». Les « signes » sur lesquels Alocco va expérimenter la relation entre langage et vision sont d’abord des « signes-Alocco », regroupés dans un véritable lexique et organisés selon des procédures et des systèmes. Entre 1969 et 1973 Alocco opère un bouleversement dans ce « système de signes » qui va affecter son travail pendant près de 30 ans : il ajoute aux « signes Alocco » un ensemble d’images prises dans notre culture visuelle et qui vont faire l’objet de toute une série d’expériences et de transformations. Le catalogue de ces images fait apparaître Matisse, Picasso, Mondrian ou Cranach à côté de Pinocchio, Mickey ou le logo des postes. Il associe des écritures latines, hébraïques ou chinoises ; il constitue un échantillonnage significatif de ce qui fait à la fois « image » et qui s’inscrit dans notre culture visuelle et en même temps « langage » : et qui ne peut faire « image » et « sens » que parce que c’est verbalisable. En constituant ce catalogue, et en le travaillant, avec les outils et les procédures du peintre – la toile, la couleur, le pinceau, la bombe, l’empreinte, le cache etc. – et en le prenant comme prétexte à un travail sur les moyens et les outils du peintre, Alocco a fait de toute son œuvre un « livre d’artiste » dont chaque œuvre constitue une page, un chapitre ou un fragment. C’est là, me semble-t-il, dans le destin d’Alocco, le sens de la grande aventure du « Patchwork » et de ses développements dans l’effilage, le tricot, le tissage de cheveux, et, dans la toute dernière période, le travail à partir de dessins d’enfants.
Lorsque j’ai voulu répondre à la demande qui m’était faite de donner un texte pour l’exposition des œuvres de Marcel Alocco à la bibliothèque de Nice, je me suis naturellement inquiété de ce qui y serait exposé, et j’ai travaillé sur la relation de Marcel Alocco aux livres. Je n’avais jamais travaillé particulièrement sur ce sujet : Alocco me semblait être un homme du livre et de l’écrit, venu de la littérature, n’ayant jamais perdu le contact avec elle, et y revenant en force ces dernières années ; si j’avais exploré son rapport à l’écriture, c’était en prenant son travail de peintre comme point de départ de mon investigation. J’étais curieux de voir ce qui allait se passer en prenant le point de départ inverse, et j’ai d’abord été troublé par ce que j’ai constaté en travaillant sur les livres d’Alocco. Au bout de mon approche, je me suis aperçu qu’il n’y a pas deux entrées dans cette œuvre : que l’on considère les œuvres purement plastiques ou la production plastique dans les livres, c’est la même problématique qu’on voit à l’œuvre.
Si l’on examine en effet les livres dans lesquels et sur lesquels Alocco intervient comme artiste, on ne peut manquer de noter que, dans sa relation au texte littéraire, Alocco-peintre intervient toujours après coup, et qu’il n’hésite pas à « illustrer », au sens le plus courant de ce terme, les textes des écrivains et poètes vivants avec lesquels il entretient des relations artistiques, ou à se frotter aux grands textes de la littérature comme il l’a fait avec Dante. On note aussi qu’il illustre ses propres ouvrages, et qu’il le fait, la plupart du temps, en collaboration avec des peintres.
Cette pratique de l’illustration ne prend en fait son sens que dans la relation qu’elle entretient avec la mise en place du « livre d’artiste » qu’est l’œuvre d’Alocco. Si Alocco se retrouve dans la situation d’illustrateur au sens traditionnel du terme, s’il intervient une fois le livre écrit dans une posture que l’on pourrait croire « ornementale », il est remarquable qu’il n’intervient jamais pour donner, par l’image, une interprétation au contenu de l’ouvrage qu’il illustre : la plupart du temps, dans son travail d’illustrateur, Alocco choisit, dans son catalogue « prétexte » une icône qu’il va faire cohabiter avec le texte qui lui est proposé. Le guerrier Perse, l’Eve de Cranach, le Mickey, ou le logo des postes, se retrouvent ainsi comme des illustrations paradoxales, plus ou moins inattendues, de textes poétiques ou romanesques, d’œuvres contemporaines ou patrimoniales. Dans tous les cas, intégrées au texte après coup, ces images sont bien des « prétextes », nées avant lui comme images, et toujours pensées comme images de notre culture visuelle avant de l’être comme illustrations d’un texte particulier.
Ainsi, par sa pratique de l’illustration, Alocco met en dialogue la totalité de son œuvre avec celle de l’écrivain dont il illustre le texte, et, plus généralement, la culture visuelle, dont l’image qu’il choisit est emblématique, avec le travail littéraire qui lui est proposé.
Bien des démarches singulières se sont, depuis le début du siècle dernier, développées à partir de la très simple et très ancienne relation entre le texte et l’image. Les raisons de cet intérêt sont très nombreuses et leur seul relevé conduit rapidement dans une complexité insoupçonnable d’abord. Reste que, dans la vie sociale, la place relative de ce qui relève de l’écrit et de ce qui relève de l’image est profondément perturbée et que cette perturbation fait l’objet d’une considérable production dans des domaines aussi différents que ceux des sciences sociales, des technologies, de la littérature et des arts tant elle touche aussi bien nos modes de vie, nos comportements, et jusqu’à notre sensibilité, jusqu’à la façon dont se structurent notre affectivité, notre relation au monde et aux autres, notre système de valeurs, notre culture.
C’est pourquoi les démarches qui posent en problème la relation entre texte et image présentent tellement d’intérêt : elles creusent l’une des questions les plus importantes qui se posent aujourd’hui.
Et c’est dans cette perspective qu’il faut considérer toute l’œuvre et la démarche de Marcel Alocco.
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