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RAPHAËL MONTICELLI
Conversation entre Remo Giatti et Raphaël Monticelli
Ce texte a été publié par la Diane française (Nice) en 2021 dans un ouvrage particulier, tiré à un très petit nombre d’exemplaires (30 au total) pour célèbrer la carrière d’un artiste, Remo Giatti, graveur émérite, à travers l’évolution de son propre travail mais également à travers son parcours professionnel, les rencontres d’autres artistes, graveurs, écrivains, éditeurs, avec qui il a exposé, communiqué, partagé – certains sont toujours là pour témoigner, d’autres nous ont quittés. La partie consacrée au travail de Remo Giatti permet de suivre l’évolution des techniques et matériaux qu’il utilise – le métal, le bois, le lino, mais aussi le plexi, le rhodoïd et des pièces industrielles, de voir le mélange des techniques, surprendre l’apparition de la découpe du support et de l’importance des blancs, des évidements… et ceci au long de 37 estampes de petit format (16 x 23 cm).
RM : Tu parles d’une situation italienne très traditionnelle, au moins dans le domaine de la gravure. Nous n’en avons pas en France la même vision. Au moins sur les quarante ou cinquante années de ton parcours, nous relevons des quantités de recherches dans toutes sortes de domaines. L’Italie, c’est le pays de l’Arte povera, c’est le pays de la Poesia visiva, l’un des pays où les relations entre arts visuels et arts de l’écriture sont les plus intenses. Je ne connais pas bien la situation de la gravure, mais j’ai quelques noms en tête. J’en saisis deux ou trois au vol, pour nourrir notre conversation : Valentini, Baj, Bonalumi, Castellani… Mais peut-être ne sont-ils pas essentiellement des graveurs.
RG : Oui. Baj, Bonalumi et Castellani sont, d’une certaine façon, liés aux courants de Lucio Fontana et de Piero Manzoni… les deux plus grosses côtes de deux Italiens au monde. Valentini, en revanche, est un artiste tout terrain qui considère la gravure comme un art à part entière, et non comme « art appliqué », secondaire ni comme une « reproduction sur papier d’œuvres picturales ». Dans ce contexte, il a joué de façon décisive le rôle des imprimeurs très nombreux à Milan, comme je le disais tout à l’heure. Valentini était en relations avec l’imprimeur Sardella (qui tavaillait aussi pour Luca Crippa). Et il y avait d’autres imprimeries : Teodorani, Puliti, Linati, qui était aussi lithographe et chez qui j’ai réalisé pas mal de litho, et connu Gianfranco Ferroni, artiste bien connu.
Pour la petit histoire, il faut ajouter que l’artiste-graveur point final, c’est… très rare. Hors d’Italie : Escher. À Milan : Federica Galli qui a témoigné de ses grandes qualités. Tu vois : très peu d’exemples. Il n’y a pas eu de « comptage ».
Si tu me demandes quels sont les graveurs italiens que je préfère, dans mon Top-Ten je placerai à coup sûr Ferroni, mais c’était aussi un grand peintre. Quoi qu’il en soit, l’imprimeur le plus important était à coup sûr Upiglio. L’ami-galeriste Gianni Pizzati (Galleria dell’Incisione de Milan) a publié chez lui un très bel ensemble de gravures de Wilfred Lam.
Parfois, pourant… C’est l’imprimeur qui fait l’artiste. Mais le vrai plaisir, c’est de parvenir à faire les dux chose, c’est-à-dire graver et imprimer, sinon, ça n’a pas de sens. Ce serait faire comme le « sculpteur » américain qui envoie un fax depuis l’Amérique à l’artisan de Pietrasanta. « Tu la veux comment ta sculpture en marbre ? 3 mètres de haut ? Ou 5 ? Disons 10, mais c’est un peu plus cher ». « Bon, vous m’enverrez la sculpture quand vous l’aurez terminée, et je la signerai ».
Il faut dire qu’en Italie, les spécialistes voient d’un mauvais œil quiconque choisit d’innover dans les techniques de la gravure qu’on a décrétées traditionnelles et qui ont été imposées comme telles. Mais, foutre !, même Rembrandt a expérimenté, ouvrez donc les yeux ! Malheureusement pour eux dans la réalité ça ne marche pas comme ça, bien au contraire. Et c’est là une autre raison qui m’a poussé à faire, pendant 45 ans, plus de 520 expositions (personnelles, collectives, participation à des biennales, prix…) dans 52 pays différents : ce qui veut dire que, la plupart du temps, j’ai travaillé hors d’Italie. C’est vrai ou pas ? Pourtant participer à des groupes ou des tendances qui donnent l’assaut des institutions n’a jamais été dans mes objectifs. Mieux vaut ne rien faire, on t’élimine, on ne t’invite plus, on te bloque. Une fois de plus je remercie Luca qui m’a transmis le plaisir contagieux qu’est l’engagement dans le travail sans tenir compte des résultats. Il y en a qui, pour se montrer, s’inventent une biennale, pour y apparaître apparaissent plus que les copains, jouant des coudes et décidant des invitations. Je t’invite, après quoi tu me renvoies l’ascenseur. « Do ut des » « Je te donne pour que tu me donnes », un prêté pour un rendu. Petits trafics et copinage.
Je dois dire que mes nombreuses rencontres, entre 1983 et 1987 (date de sa brutale disparition), avec le sculpteur Negri Mario, ami de Giacometti, et sa fréquentation, ont été importantes dans cet ordre d’idées. Pour comprendre ce que personne ne peut expliquer, et qu’on doit comprendre seul. Aucune Accademia, aucune école n’oriente en direction de l’art, aucune n’enseigne à travailler librement, aucune ne t’initie à la connaissance du difficile langage de l’art etc.
Ne pas chercher la gloire ou le succès. « Ne jamais se tenir au sommet de la vague ». Son monde était le travail, son atelier et un rapport cohérent, quotidien avec ses convictions artistiques, qu’il avait longuement méditées et motivées. Il était soutenu par sa formation de critique, à quoi s’ajoutait le savoir artisan de la profession. Personnage de grand humanité, un exemple que je saurai oublier.
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