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I.- Avaler l’art par tous les bouts
Voici une idée qui parait bien partagée : oeuvrer, faire de l’art, c’est mettre au jour les objets qui poussent en soi et qui, en quelque mystérieuse façon, sont reconnaissables comme une expression d’un moi... Bien sûr, cette idée se heurte très vite à cette autre évidence : tout objet produit n’est pas forcément expression d’un moi, et, même s’il l’est, il n’est pas forcément alors considéré comme objet d’art...
Voici donc une autre idée qui peut paraître évidente : oeuvrer -faire de l’art- c’est ajouter des objets reconnaissables comme objets d’art à ceux qui existent déjà. En d’autres termes, faire de l’art ce serait s’installer dans un domaine constitué, celui de l’art, et en enrichir les éléments... Comme dans le cas précédent, cette idée se heurte à un autre fait : si l’art est un domaine, il ne se définit pas par la liste des éléments qui le constituent, en outre les critères qui définissent ce domaine et les objets lui appartenant varient selon les moments et les lieux : nous tenons aujourd’hui pour oeuvres des objets que les siècles passés considéraient tout autrement et cette remarque concerne aussi bien les objets utilitaires que les textes sacrés ; nous avons du mal, aujourd’hui, à prendre pour de l’art des objets qui demain feront référence. Dans ces conditions si l’art semble bien un domaine, c’est un domaine qui se redéfinit sans cesse, qui se construit continument, et dans lequel les objets nouveaux ne font pas que s’ajouter à la masse des objets existants dans une sorte d’accumulation ou de capitalisation pure et simple : chaque nouvel apport élargit le domaine de l’art, redéfinit les critères du beau, oblige à considérer d’un autre oeil les oeuvres du passé, à les comprendre autrement, à établir entre elles et entre elles et nous, des relations nouvelles. Il parait clair qu’on ne regarde pas Uccello ou Velasquez de la même façon avant et après Picasso, que les abstractions lyriques ont repositionné l’oeuvre de Monet, que le Pop art impose une relecture de l’oeuvre de Léger...
Mais cet élargissement ne se limite pas à faire reconsidérer les objets de l’art : il oblige à redéfinir les objets autres que ceux de l’art... C’est évident pour les objets rituels qu’une époque destine à une fonction et qu’une autre époque lit comme production esthétique. Pour ne prendre que le cas le plus banal, c’est ainsi que le cubisme a fait rentrer dans l’art les objets rituels africains... Mais c’est vrai aussi d’objets utilitaires même si souvent l’intérêt historique, anthropologique ou technologique couvre ou cache le plaisir esthétique que l’on éprouve face à un tissu antique, un soc du siècle dernier, nos premières automobiles, ou plus simplement encore, le mobilier domestique.
C’est enfin notre regard sur les objets d’aujourd’hui que l’apport de l’art transforme. Ce qui est ici énoncé c’est la fameuse évidence selon laquelle l’artiste nous montre ce que nous n’avions pas vu dans la réalité. Il a fallu des Hubert Robert pour donner aux ruines leur dimension esthétique, comme il faut peut être des Warhol pour faire passer l’image de Marylin dans le domaine de l’art et des Oldenbourg pour y inscrire celle du hamburger ; il est clair encore que les peintres moins attaché aux figures qu’aux matières nous font considérer d’un autre oeil la peinture qui s’écaille, les jeux du hasard et du temps sur les choses, les mille accidents qui surviennent à ce qui nous apparaît...
Faire oeuvre d’art ça n’est pas donner au monde une image esthétique de plus de l’expression de soi... c’est, à un moment donné d’une histoire, d’une vie, explorer le domaine de l’art tel qu’il est défini à ce moment là, l’investir , s’y investir, s’en charger, le transformer, s’en transformer... C’est avaler la totalité de ce que ce domaine propose, s’en charger, s’en grossir, ou s’en engrosser. C’est voir, faire et refaire se figures, ses représentations ; c’est explorer ses matières, ses matériaux et ses outils, c’est y chercher ses émotions propres. Et avec ça travailler ou là-dedans travailler. Et à la fin, surtout, le laisser autre qu’on ne l’a trouvé : et surtout pas aussi propre.
C’est cette ouverture là, cette faculté de voir, reprendre, travailler, retravailler, investir, essayer, faire et défaire, produire et briser, aller au bout de chaque impulsion, se fourvoyer, rebrousser chemin, reessayer, tourner autour, mettre en oeuvre, mobiliser, c’est cette sorte de folie de l’art là qui me fascine dans l’attitude et le travail de Stéphane Chavanis. L’atelier est plein d’influences ; ce qu’un oeil a vu, Chavanis veut le voir, ce qu’une main a fait, le faire... Picasso s’installe là, produit, reproduit, exploré, mis à distance, Picasso mais aussi Miro ou Giacometti, l’art nègre et l’art brut, ou encore les nouveaux réalistes, l’expressionnisme contemporain, le souvenir de Raysse, de Niki de Saint Phalle comme l’écho de Combas ; l’art d’aujourd’hui comme celui d’hier, l’attention à l’objet comme à l’académie.
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