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II.- Faire oeuvre de l’art...
Chavanis, c’est d’abord de la sculpture... C’est la première chose qui apparaît aussi bien quand on se trouve dans son atelier que quand on s’attache à sa biographie ou aux documents qui lui sont consacrés. C’est de la sculpture du surgissement ou de la naissance : Depuis le portrait d’Eve en globe terrestre de ...... jusqu’aux actuelles images de couples en passant par la série des grandes mères, le travail de Chavanis, c’est de la sculpture qui dit des naissances, des surgissements, des ajouts transformateurs. Les rapports que ces grandes figures peuvent entretenir avec une certaine image millénaire de la femme et de la mère, la façon dont elles s’inscrivent dans une histoire collective et individuelle sont suffisamment analysées par ailleurs... Je souhaiterais, pour ma part, montrer en quoi cette partie la plus visible du travail de Chavanis résulte de profondes problématiques mises en oeuvre dans des procédures complexes et fertiles. (Je m’en tiendrai à quelques lignes de fond qui me paraissent majeures : la matière, le signe, le double, le manque, )
Et dès que l’on va y voir d’un peu plus près, apparaît qu’une sculpture de Chavanis c’est toujours le résultat d’un travail double de production et de destruction. Quand une oeuvre parait c’est que dix autres ont été détruite... Ce qui est occasionnel chez la plupart des artistes, ce qui est de l’ordre du spectacle ou de la tragédie dans certains cas, est, chez Chavanis, un mode de fonctionnement dans lequel il n’est de production possible d’une oeuvre unique que dans la multiplicité des ébauches et des ratages qui doivent disparaitre... Ce qui, d’une certaine façon laisse supposer que l’oeuvre achevée doit masquer ses travaux d’approches, ou encore qu’il reste bien assez de l’approche quand on garde l’oeuvre sous le regard, le savoir dans la tête et le faire dans la main.
La cohérence de l’attitude de Chavanis apparaît encore davantage quand, considérant de plus près le rapport au rejet ou au déchet, en raison du rôle qu’il joue dans la production sculpturale, on s’aperçoit qu’il est l’objet d’une attention particulière et régulière : la production de sculpture en terre, plâtre, résine et bronze, est en effet ponctuée par des travaux organisés autour de la récupération : objets usinés, bois, déchets divers qui peuvent donner lieu à des productions particulières, ou devenir prétexte ou motif à une série de sculptures... Dans cette attitude se conjuguent en fait deux aspects ; d’une part l’aspect exploratoire : Chavanis adopte cette attitude face à l’objet de récupération dans la lignée des grands mouvements de ce siècles, du dadaïsme et surréalisme jusqu’au nouveau réalisme ; d’autre part l’aspect perturbateur : les objets du déchet finissent toujours, dans l’imaginaire de Chavanis par former des personnages comme si dans toute chose, notamment celles que nous rejetons, il projetait sans cesse la figure humaine...
Faire oublier l’ébauche ou le ratage, donner forme humaine à la perte, voilà qui peu à peu construit une poétique forte et première qui ne manque pas d’une certaine dimension tragique. Sculpter, pour Chavanis, c’est ajouter, c’est mettre de la glaise sur de la glaise, du plâtre sur du plâtre (et comment sortir de sa mémoire, quand on les a vus une fois ces plâtres qui ne sont pas des moulages ; et cet immense et premier plâtre de l’Eve en globe terrestre où la matière est traitée comme de la glaise), c’est ainsi troubler le vide, le combler ; c’est lutter contre le néant ou l’anéantissement ; c’est en même temps rendre au néant ce qui ne le trouble pas vraiment, et lui voler ce qui cherche à en réchapper... ces images brisées de nous-mêmes possibles.
Toutefois, ce va et vient entre l’oeuvre -le quelque chose- et le déchet -le rien, l’anéanti- ne se limite pas à une alternance dans le temps : c’est à l’intérieur de chaque réalisation que cette opposition fait tension, et ,sans doute, mouvement : elle y prend en fait plusieurs formes : opposition entre quelque chose et rien, entre le vide et le plein, entre le même et l’autre.
En fait une oeuvre de Chavanis n’est jamais si forte que lorsqu’elle tient, dans un même lieu, cette conscience double dans laquelle l’objet se fait de ce qui pourrait ne pas être, comme c’est le cas de la série des grandes mères qui surgissent comme si elles étaient tirées du tas par un regard amoureux de la terre ; on imaginerait bien, à la limite de cette production, l’artiste prenant dans sa main un poids de terre, le posant sur le sol... et ce n’est rien, et soudain en voir ou en faire surgir l’oeuvre, ce quelque chose qui a rapport au corps et à la mère. Elle gagne une curieuse présence, elle se structure autour d’une absence, intègre le vide, et du rien fait quelque chose ; il y a, dans l’atelier, des travaux de fils de fer, jamais montrés, qui travaillent cet aspect des choses en méditant les leçons de sculpteurs comme Calder. Pourtant, il n’y a jamais, chez Chavanis, de pur problème formel : la forme semble toujours être la trace de tensions qu’elles portent ou dévoilent... Dans un sens, la forme tend toujours à faire signe. C’est l’une des raisons pour lesquelles je parlais de cette tension entre le même et l’autre dans l’oeuvre de Chavanis. C’est la tension entre les êtres, comme on le voit dans cette relecture du baiser de Picasso, qui donne lieu à une série de très douloureuses sculptures ; mais c’est aussi la tension entre soi et soi, que l’on ne voit jamais si bien que dans les oeuvres d’apparent équilibre, celles où la répartition des espaces et des traits s’opère le mieux et où le fait que l’on soit de part et d’autre en présence du même suggère que le même est forcément un autre puisque deux fois visible, de part et d’autre du miroir. Il me semble que c’est là encore, dans l’image du double et de l’autre moi qui fait que je peux douter d’être, l’un des axes autour desquels se développe la problématique de l’objet et du rejet que je mettais en tête de ma présentation.
Entre la construction et la destruction il y a place à la fois pour une action sur la matière et pour une réflexion sur le signe... Ce qui est visible dans certaines sculptures l’est davantage si l’on considère leur devenir et leur origine... Du coté de leur devenir, c’est le passage de la terre et du plâtre au bronze et à la résine : c’est le moment où l’artiste transforme son fait (le cheminement du tâtonnement productif) en définitif, et en reproductible ; c’est aussi le moment où l’on passe d’un faire personnel manuel à un faire plus social et plus usiné ; c’est enfin le moment où l’objet se fixe comme image et, dans sa reproduction possible, tend à devenir signe... Toutefois ce va et vient de la matière au signe est davantage explorée par Chavanis dans l’origine que dans le devenir des sculptures, davantage dans les projets (les dessins) que dans les objets. Là encore, c’est dans la richesse de l’atelier que l’on s’aperçoit que ce qui semblait une préoccupation de sculpteur est peut-être d’abord un souci de dessinateur explorant des traces, recherchant, comme dans certaines sculptures il est vrai, l’élément minimum qui va rendre un rien visible. C’est alors qu’une nouvelle dimension du travail de Chavanis apparaît ; si, selon toutes apparences, Chavanis n’a pas d’attirance pour le travail particulier de la couleur, il vient et revient sans cesse au dessin ; dessin exploratoire des oeuvres du passé, dessin de l’appropriation, dessin de l’étude du réel, la classique académie, dessin des projets de sculpture, mais aussi dessin reprenant une forme, sculptée ou non, et sans cesse la travaillant, la réélaborant, la tendant, l’épurant, l’abstrayant, passant du dessin à la trace et de la trace au signe, jouant sur ses dimensions, ses couleurs, explorant grâce à elle l’espace classique du dessin et de la peinture, papier ou toile, dans leurs différents formats, ou celui, physique, du mur...
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