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FREIBACH HANS
Cette approche de la poésie de Philippe Jaccottet est parue dans la revue Sud, n°110/111, en 1995. Elle est signée Hans Freibach, dont l’identité demande quelques précisions.
C’est vers la fin des années 80 que Jean-Marie Barnaud et Alain Freixe dont le travail autour de la poésie et de l’écriture commence - il se poursuit toujours aujourd’hui ! - dès le début des années 70, décident de donner naissance à Hans Freibach. On entendra dans ce nom résonner leurs deux noms et l’on pourra voir couler cette « libre rivière » qui ne s’attardera jamais aux reflets de ses ponts, comme l’écrivait René Char. Jean-Marie Barnaud pourra écrire à ce sujet : « Hans Freibach » n’est pas seulement le pseudonyme auquel Jean-Marie Barnaud et Alain Freixe ont recours pour signer certains articles critiques écrits en commun, il est avant tout l’élément clef de leur mythologie personnelle à travers laquelle prend figure leur amitié.
Cette distance qui se creuse, cette jubilation qui naît, cet allégement qui se produit sont toujours les fruits chez Jaccottet d’une émotion qui, loin de tout « ébahissement stérile » comme de toute « pâmoison sentimentale », est ouverture « sur les profondeurs » [10] et retour au centre de soi-même, dans la mesure où elle manifeste « l’unité et la persévérance de (sa) vie ».
Aussi n’est-il pas surprenant que ce qui surgit ainsi du dehors et nous ar-rête, étonnés, fasse écho à des étonnements passés, nous reportant ainsi à notre lointaine enfance. Or, Jaccottet n’est pas un écrivain de l’enfance, comme il le dit dans l’entretien qu’il accorda au journal Le Monde (édition du 15/9/1994). Comment comprendre ? Jaccottet ne s’attarde guère aux méandres du labyrinthe qu’est notre passé, où toujours quelque sourde nostalgie trouve¬rait à se satisfaire. Si chacun de nos étonnements nous ramène à l’enfance, c’est à chaque fois comme à cet « âge imaginaire où le plus proche et le plus lointain étaient encore liés, de sorte que le monde offrait les apparences rassu¬rantes d’une maison, ou même, quelquefois d’un temple, et la vie celle d’une musique. » [11] C’est un reflet de cela qui nous parvient du fond de tout étonnement. Alors l’enfance n’est pas derrière nous mais plutôt toujours devant nous, comme il semble qu’elle pourrait l’être pour ce « voyageur âgé » qui « se retournant pour passer le col, vers sa déjà lointaine enfance (...) ( aurait ) l’espace d’une seconde, l’illusion de rejoindre plutôt, ce qui encore, l’attendrait ».
Après beaucoup d’années, au commencement, est toujours l’étonnement, cette « meilleure pente de l’homme » comme le disait Pierre-Albert Jourdan. Eton¬nement comme voie d’accès à ce que Jaccottet ose nommer, mal¬gré l’usure de ce mot, beauté. Beauté qu’il voit comme « la chose la plus proche du secret de ce monde, (...) l’ouverture la plus juste sur ce qui ne peut être saisi autrement » [12]. Autrement qu’au travers de cet arrêt, caractéristique de l’étonnement, où le regard trouve à se réveiller de ce mauvais sommeil d’hommes « abrutis à la fois par ( leurs ) propres manques ( qui seraient plutôt des surplus ) et par cet aujourd’hui » [13] si propre à flatter notre privilège mortel : tout rapporter à soi. L’étonnement qu’en son adret on nommera émerveillement - encore un mot qu’ose très souvent Jaccottet - brise les glaces qui scellent les lèvres de la vie et dans lesquelles restait pris le regard. Il en va de lui comme de ce « gué » qu’il évoque. Le voyageur s’y arrête. La vie se remet alors à couler car il n’est « nul besoin de boire, la vue suffit à désaltérer ».
Décidément, ce monde est bien pour Jaccottet ce qu’il était pour Simone Weil : « la porte d’entrée », soit, et « en même temps », une « barrière » et un « passage » [14]. L’étonnement entrebâille la porte dans l’intervalle d’un instant. Il fonde ce que Jaccottet appelle « l’entrevision », dont il dit dans un autre entretien accordé cette fois au journal Libération (édition du 7/4/1994) qu’il s’agit de l’un de ces moments privilégiés qui « échappent légitimement à l’ordre de l’Histoire » tant ils font écho en nous à un « ordre de sensations qui est ce qui change le moins ».
Entrevoir, ce n’est pas voir à moitié.
Le mot ne se limite pas non plus à décrire la posture de celui qui voit. Même si l’on a souvent fait remarquer, avec raison, que c’est toujours à partir d’un couvert, depuis un rideau d’arbres, que s’exerce le regard de Jaccottet.
Entrevoir, c’est voir dans la distance, à partir de l’invisible qui traverse le regard. Cet invisible, en excès sur toute nomination pos¬sible, ce toujours autre chose, dont « les colombes » qui s’envolent « à grand bruit » des eaux du « col de Larche ou de l’Arche » ne rejoindront jamais le ciel « presque hors de ce monde ». Invisible indubitable, pourtant. Comme cette « fraîcheur » qu’il dépose « sur le front », signe qu’il a touché en nous, par delà les sens, à ce que « nous ( avons ) en nous d’invisible ». C’est cette frappe qui produit la jubilation, cette « joie d’être », dont « l’expression la plus naturelle », disait Jaccottet dans Paysages avec figures absentes, se trouve dans ces voix, ces messages, ces appels qui ne sont ni voix, ni messages, ni appels mais plutôt déjà réponses, même s’ils ne sont qu’« une rumeur au-dessus du sol », juste « une insinuation à voix très basse, comme de qui murmure : regarde, ou écoute, ou simplement attends ». [15]
Finalement, entrevoir, c’est écouter le dehors, après que nous ayant saisi, s’est objectivé en lui notre fond le plus propre et, Jaccottet n’en doute jamais, le meilleur.
[10] Une transaction secrète, Gallimard, 1987
[11] Cahier de verdure, Gallimard, 1990
[12] Ibidem
[13] Une transaction secrète, Gallimard, 1987
[14] La pesanteur et la grâce, 10-18, 1962
[15] Cahier de verdure, Gallimard, 1990
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