Accueil > Les rossignols du crocheteur > MENDONÇA Bruno > Les bibliothèques de Bruno Mendonça : abords de l’inaccessible
RAPHAËL MONTICELLI
Texte figurant dans Bruno Mendonça, Bibliothèques éphémères publié en 2002 par les éditions de l’Ormaie.
Bien d’autres démarches portant sur les mots et le sens, permettent de cerner ce qui se joue dans la relation de l’art aux mots, aux textes et au livre. Lorsqu’un Dubreuil [4] travaille sur les quotidiens d’information et qu’il n’en retient que les masses de texte, qu’il les transpose plastiquement en plages diversement colorées, sans égard pour le détail de l’information véhiculée, il traite, dans un domaine particulier du texte, le même type de problèmes que ceux que l’on trouve dans les livres d’artistes. De la même façon, lorsque Gérard Duchêne [5] produit des livres ou des espaces, reconnus comme scripturaux, mais illisibles, à partir d’une écriture manuscrite présentée comme journal personnel, on voit bien que ce qui nous est livré ça n’est ni de l’effusion sentimentale, ni de l’art calligraphique ; nous rencontrons là encore cette démarche des « livres d’artiste » appliquée au domaine de l’écriture intime, et comme dans la dérision.
On pourrait multiplier les exemples de ces travaux qui se sont intéressés dès les années 60-70 à toutes les formes de la présence de l’écriture et du livre, qui ont exploré, d’une manière ou d’une autre la plasticité du mot, du texte, du livre, non pour en faire de l’ornementation, mais pour traiter avec les moyens des arts plastiques, les problèmes rencontrés dans la relation aux mots et aux livres, et dont le traitement purement littéraire, apparemment, ne pouvait pas rendre compte.
Il y a eu un moment où on ne pouvait visiter un école d’art sans rencontrer en nombre des apprentis artistes qui se faisaient les dents sur les livres : le recyclage des annuaires était ainsi une démarche très développée, ou celui des livres récupérés dans les poubelles ou les déchetteries, plus ou moins sauvés des pilons, et à qui on faisait subir toutes sortes de tortures, du ficelage au clouage, de la crémation à la noyade, sans compter le cas de ceux qui, plus respectueux ou moins réceptifs aux problèmes de fond, s’adonnaient furieusement à l’illustration.
Nous en sommes arrivés, ces dix ou quinze dernières années, à une situation où prolifèrent toutes sortes de propositions plastiques autour du livre, la plupart du temps dans la relation entre artiste et écrivain… La plupart d’entre elles, il est vrai, ne sont plus vouées qu’à l’ornementation ; il est, relativement, bien plus rare, de rencontrer désormais une démarche, et j’entends par démarche une approche questionnante et critique qui pose comme problèmes le mot, le texte, le livre, les rapports que nous entretenons avec ces objets, les rapports que nous entretenons entre nous autour de ces objets. C’est dans cette démarche que s’est engagé Bruno Mendonça depuis près d’une trentaine d’années, et son apport y est, à mes yeux, considérable, puisqu’il est l’un de ceux, rares, qui sont passés du travail sur le livre au travail sur la bibliothèque comme objet.
[4] Jean-François Dubreuil, 1992-2001 Lahumière ed. 2001
[5] Gérard Duchêne, 1971-1990 La rose des vents ed. 1990
Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d’indiquer ci-dessous l’identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n’êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.