Accueil > Les rossignols du crocheteur > MENDONÇA Bruno > Les bibliothèques de Bruno Mendonça : abords de l’inaccessible
RAPHAËL MONTICELLI
Texte figurant dans Bruno Mendonça, Bibliothèques éphémères publié en 2002 par les éditions de l’Ormaie.
Mais les effets du travail de Bruno Mendonça sur la bibliothèque ne s’arrêtent pas là : donner forme à notre écrasement, rêver l’inaccessible savoir sous la forme de bibliothèques, c’est réaliser notre frustration, en faire un objet, justement, qui comme tel sera, lui, immédiatement visible, repérable, qui tout à la fois nous met en jeu et met en jeu notre insoutenable ignorance et, de cette ignorance faisant objet d’art, nous permet de la vivre, l’assumer, l’apprivoiser… Peut-être même nous apprend-il à la dépasser…
À vrai dire, Bruno Mendonça n’est pas le premier à imaginer des bibliothèques de l’impossible lecture : on connaît ces faux-coffrets de livres qui contiennent autre chose que des pages à lire, comme on connaît, en décoration, ces faux murs de livres dont on ne conserve que les dos, le reste ayant été scié. Et voilà qui a le double mérite d’ajouter de la profondeur aux pièces dans lesquelles on habite, et de la surface au propriétaire des lieux. Dans ce cas, l’ignorance, satisfaite, et ignorante d’elle-même, donne à voir l’illusion du savoir… en même temps que l’illusion de l’espace. Les bibliothèques objets ne cherchent pas à créer cette illusion, elles font œuvre, justement, de l’inaccessibilité du sens…
Il faudrait préciser, pour plus de justesse, que, dans la plupart des cas, s’il y a bien objet, Bruno Mendonça n’en fait pas d’abord une invite à la contemplation, mais à l’action. La bibliothèque de Mendonça s’inscrit toujours dans un dynamisme qui met en mouvement l’artiste et le public, parfois l’auteur, le bibliothécaire, l’animateur, le commanditaire… Elles sont l’objet d’un moment de la réalisation, entrent dans une performance, permettent de produire d’autres objets, parfois –rarement il est vrai- des textes. Elles sont de véritables machines à relations humaines nouvelles, et sont disposées pour en conserver les traces.
En regardant les bibliothèques de Bruno Mendonça, une vieille conversation me revenait… L’enfant de l’homme, me disait Carmelo Arden Quin, l’enfant de l’homme ne sait pas que, quand il tient à la main une glace à la vanille, il est comme l’animal dans son arbre à la recherche du fruit… et l’enfant ne sait pas non plus que, dans les feuilles du livre, il cherche aussi le fruit comme de l’arbre…
Les bibliothèques de Bruno Mendonça disent aussi ce rêve là : peut-être faut-il, pour assumer nos insuffisances, que nous laissions les livres retrouver le monde qui les a fait naître, et dans le monde, les hommes de chair et de sang qui les ont fait naître, et leur donner l’espace dans lequel ils pourront se fondre à nouveau au monde, nous entraînant avec eux, au cœur du monde, dans le fond des glaciers et des mers, dans la chaleur et le feu, les gestes simples, la salive et la sueur, dans nos couleurs de peau, si proches de celles des terres et des sables et qui donnent leurs variations aux œuvres de Mendonça, dans les balbutiements, les musiques qui naissent des crissements des pierres, et des frottements des glaciers, dans les parfums qui s’exhalent de mystérieux triangles, dans la familiarité des pierres, des arbres et des animaux…
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