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Accueil > Les rossignols du crocheteur > BALTAZAR Julius > 2010 - Pour apprivoiser un barbare

RAPHAEL MONTICELLI

2010 - Pour apprivoiser un barbare
Publication en ligne : 20 février 2011
/ catalogue d’exposition
Artiste(s) : Baltazar Ecrivain(s) : Monticelli R.

Ce texte m’a été demandé à l’occasion de l’exposition Julius Baltazar à Carcassonne... C’était en octobre 2010...


Depuis belle lurette, je tourne autour de Julius Baltazar. Avant que nous nous rencontrions, je l’avais connu d’abord pour son travail avec Michel Butor et, de proche en proche, pour son extraordinaire et éblouissante collaboration avec des écrivains et des poètes.

Notre première rencontre ? C’était à Carcassonne. À l’occasion de l’exposition que le centre Joe Bousquet avait consacrée à Michel Butor. Nous avons eu l’occasion de discuter. J’ai pu voir de plus près son travail. Depuis cette date, Julius Baltazar s’est installé dans une de mes niches intérieures, une sorte d’abri sous roche assez semblable à celui qui a accueilli, il y a 400000 ans, une petite communauté humaine, sur la côte niçoise, au lieu dit de « terra amata »’ terre aimée.

Je réagis toujours de la même façon devant une œuvre qui me séduit : je me méfie et maintiens mes distances. Réaction de vieux lecteur de Pascal, peut-être. Ou quelque raideur dans la sensibilité... Toujours est-il que l’éblouissant Julius m’inquiétait : trop de talent. Trop de facilité. Que de « justesse » dans la mise en place des œuvres ! Quelle inventivité dans les colorations. Quelles subtilité sur ces surfaces ! Que de mouvement dans ces espaces. Quels horizons ! Que d’éclairs ! Sans doute étais-je aussi miné par la malédiction de Babel : cet homme-là n’avait-il pas la prétention de supplanter la puissance des dieux. D’escalader le ciel ? Ne nous ferait-il pas courir le risque de disperser la langue ?

Il faut du temps pour apprivoiser une œuvre. Ou se laisser apprivoiser par elle. Il faut reconnaître sur quels paysages elle s’ouvre en nous à partir desquels elle nous devient visible. Quels territoires elle y établit et comment nous serons capables d’y vivre. Et si nous en sommes capables. Il faut que nous soyons d’abord convaincus qu’elle nous propose bien autre chose que des artifices destinés à nous égarer. Que les chemins qu’elle nous invite à prendre nous conduiront vers des zones qui nous sont essentielles. L’approche peut être longue et lente. Elle peut se résoudre en un instant.

J’ai connu cet instant. Quand soudain je n’ai plus vu l’illustration, l’ornementation. Quand j’ai compris que Julius Baltazar ne cherchait pas à embellir les mots et les textes. Ce qui me retient désormais chez Julius Baltazar, c’est qu’il n’est pas d’abord cet homme de l’illustration, des mots et du livre que l’on présente le plus souvent, mais un homme de la peinture, du papier et de la toile. Un artiste des matières et des matériaux, de ce qui appellent les mots à venir, non de ceux qui ressassent les mots entendus.

Julius Baltazar est peintre. De ceux qui construisent notre modernité et notre contemporanéité. De ceux que la peinture intéresse parce qu’elle est matière. Il est de ces peintres qui opèrent dans une relation aussi immédiate que possible du corps sur la matière, comme on se roulerait dans l’herbe, le sable ou la boue ; comme on plongerait dans l’eau. Est-ce la raison pour laquelle Arrabal l’a qualifié de Barbare, issu de ces peuples incapables d’un langage articulé ? Je sais bien que la langue entoure les faits et gestes, les procédures et les outils du peintre barbare, et ses matières. Qu’hors la langue, il n’est pas de peinture. Pas de barbarie. Mais Baltazar les prend comme brutes, dégagées de tout discours préalable, de tout texte, ne laissant subsister d’elles que le lexique brut de leur désignation : papier, toile, huile, pigments, brosses. Il les dégage aussi de tout discours potentiel, de toute anecdote, de tout conte. Comme il les dégage du scriptural ou du chorégraphique : ces traces qui zèbrent les œuvres de Baltazar, sont encore de l’ordre de l’impact ou de la griffure. Elle ne préfigurent pas un texte, ne miment pas un message caché, ne disent pas l’élégance d’un geste, ou la complexité d’un mouvement. Ni la construction d’une figure. On sait que, proche des surréalistes, Baltazar n’a pas poursuivi dans cette voie pourtant tout ouverte devant lui. Dans le traitement de ses matières, il est plus proche de Fautrier, Debré, Zao Wou Ki, que de Dali qui, pourtant, en lui donnant son nom, l’a porté sur les fonds baptismaux de l’art. Baltazar fait partie de ces peintres qui cherchent à nous rendre sensible cette région énigmatique, d’avant les mots, où la matière, brute et indistincte, nous est présentée dans son état d’avant toute forme, chaos ou big bang. Et c’est pourquoi, sans doute, tant de poètes ont cherché à y repérer des formes et à l’envelopper de mots.

Nous voici donc, hommes doués de parole, par les mots et la parole façonnés, face aux œuvres de Julius Baltazar comme saint Augustin face aux premières phrases de la Genèse qui évoquent « la terre informe », cette « matière informe que Dieu fit de rien » ... « comme la semence du ciel et de la terre, puisque la matière du ciel et de la terre était encore à l’état de confusion : mais parce qu’il était certain que de là devaient se former le ciel et la terre. » Matière et matrice.

Baltazar n’est pas un illustrateur de livres. Opérateur d’origine, désignateur de chaos, installateur de genèse, il engage à parler et écrire, pour que la Lumière soit.

En parcourant le catalogue publié en 2000, au Québec, j’ai été frappé par la façon dont écrivains et poètes parlaient de Baltazar et de son travail. Face aux œuvres de Baltazar, ils rendent, pour la plupart, des images de monde(s) en formation, « parole sans mot », « paysage sans nom », « alphabet de l’univers » émergeant d’eaux premières, monde naissant, monde élémentaire, que l’on traverse, qui nous traverse, à travers lequel on se déplace et qui nous déplace, avec ses espaces ouverts, ses océaniques, ses orages guerriers, ses turbulences. Et avec mille précautions, on présente Baltazar comme un « paysagiste » particulier, un peintre concret, d’un « lyrisme expressif »... Une plongée aux origines, pétrie d’enfances : matière, matrice, mère.

Quand on l’inscrit dans l’histoire et dans les pratiques de la peinture, on se réfère, comme le fait Michel Butor, à Turner ou Tanguy, et Jacques-Bernard Roumanès évoque « le dépôt des pigments à la lisière du retrait de l’eau »... J’ajouterais bien que, chez Julius Baltazar, ce qui est posé avec force et constance, c’est le statut de la couleur dans la peinture... De la couleur quand elle n’est pas ornement, recouvrement de zones délimitées, mais débordement, fusion, plus proche des matières qui lui donnent naissance et du corps aux prises avec ces matières, les fondant entre elles et se fondant en elles, que des couleurs domestiquées, assagies et rangées. Des couleurs quand elles sont ces pigments laissés sur la rive, quand les eaux se sont retirées, et qu’elles gardent ainsi tout à la fois l’origine des matières et le souvenir des liquidités qui les ont portées jusque là, jusqu’au bord de nos regards. Debré, Tanguy, Zao Wou Ki, voilà pour la modernité. Turner, Constable aussi... L’avouerai-je ? Pour préparer ce texte, je suis retourné voir les Vénitiens. À cause de certaines images, bien sûr, à cause du traitement de la couleur, surtout... Mais encore plus en raison du rapport aux matières et de l’investissement physique dans le traitement des matières, et cet « art raffiné des dernières retouches » du Titien que Marco Boschini tient du témoignage de Palma le Jeune. Titien, écrit Boschini, unissait « çà et là, en les frottant du bout des doigts, les parties claires, se rapprochant des demi-teintes et unissant une teinte avec une autre ; d’autres fois, d’un passage du doigt, il ajoutait une touche sombre pour l’accentuer, ou quelques traînées rouges, semblables à des gouttelettes de sang qui renforçaient les éléments restés superficiels ». Ce n’est pas la technique de la peinture au doigt que je retrouve chez Baltazar, mais ce rapport physique, ce corps à corps avec les matières colorées qui engendre cet effet d’évidence de l’œuvre et l’immédiateté physique de notre perception.

Comme derniers mots, cette citation :

« Formées de ce qui fait le mérite des pierreries les plus précieuses, elles offrent à la description des difficultés infinies ; car en elles se trouve le feu subtil de l’escarboucle, l’éclat purpurin de l’améthyste, le vert de mer de l’émeraude ; et toutes ces teintes y brillent, merveilleuse­ment fondues. On a comparé leur effet général à l’arménium des peintres, à la flamme du soufre qui brûle, ou à celle d’un feu sur lequel on jette de l’huile."...

Il ne s’agit pas d’œuvres de Baltazar, mais de la description des opales par Pline l’ancien. L’opale, la pierre qu’affectionne Julius Baltazar, justement. 

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