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MICHEL MÉNACHÉ
À propos de « Nomade je fus de très vieille mémoire »
Anthony Phelps : Nomade je fus de très vieille mémoire
Préface, Bruno Doucey - Editions Bruno Doucey, 18 €
Aller à « À propos de Mon pays que voici » de M. Ménaché
Aller au poème de A. Phelps Enfant de déraison
En hommage à Anthony Phelps, mort le 11 mars 2025, cette présentation parue dans le n° 997 de la revue Europe, en mai 2012, et celle parue en 2024 dans dans l’article suivant
En 1968, Pierre-Jean Oswald avait publié Mon pays que voici du poète haïtien Anthony Phelps. Il aura fallu attendre presque un demi-siècle pour qu’un autre éditeur nous fasse découvrir Nomade je fus de très vieille mémoire, vaste anthologie personnelle regroupant le meilleur de l’œuvre de ce poète majeur de la Caraïbe, exilé au Québec. L’auteur né en 1928, opposant à la dictature de Duvalier comme d’autres grandes voix de la poésie haïtienne, a connu la prison puis l’exil, tel René Depestre, résidant actuellement en France, Jacques Stephen Alexis, assassiné lors d’une tentative de retour clandestin, etc.
Cette traversée dans l’espace et le temps revient sur la tragédie permanente d’un peuple de déracinés d’abord opprimés et martyrisés par les esclavagistes. Peuple métissé dépossédé de sa révolution par des tyrans, affamé par des exploiteurs sans vergogne, meurtri par des catastrophes naturelles : « Et ils sont morts ô mon pays / tes premiers fils au fond des mines / pour que les grands aient couche molle / et vaisseaux bien gréés / Aborigènes des grandes chasses / et du pays des abricots / drapés dans la douceur / et la fierté de votre race / transmettez-nous votre croyance / au paradis sur notre terre ». S’il poursuit encore sa « longue marche de poète / un bruit de chaîne dans l’oreille, » c’est que « le règne des vaisseaux de mort » n’en a pas fini avec Haïti et qu’il faut au poète remonter continuellement « le lit de [son] Histoire » pour recommencer le combat, quels que soient les maîtres et les dieux, de colère ou de papier. (Mon pays que voici).
Dans La Bélière Caraïbe, le poète évoque son nomadisme et cette quête poursuivie à distance, à « battre le rappel des fantômes. » A creuser la mémoire collective, à garder trace des sources vives, ressusciter l’âme de son peuple : « Archéologue et ramoneur / je vis dans la coulisse des mythes / A partir d’un fragment / la phrase entière et signifiante / d’une tige carbonisée / tout un feu de Bengale / Le positif d’un peuple sous un ourlet de sang. »
Dans l’Amérique métisse où il se sent accueilli, A. Phelps s’interroge sur la prégnance obsessionnelle et troublante des origines : « Quel besoin d’avoir des racines / alors que notre humus caraïbe / possède son pesant de fumier métis / pourri de crimes de larmes et de sang ». La vie, pour lui, s’ancre enfin dans le présent : « Tout un présent à corriger me sollicite ». La brûlure « du pain rebelle de l’exil » s’apaise avec l’amour. Ainsi, dans Orchidée nègre, la femme aimée, « la femme-domino à l’horizon d’ardoise », nonobstant la démangeaison existentielle, accorde le poète au monde, le réconcilie avec un passé qui ne passe pas : « Femme fétiche / terme de l’invisible et du vécu / en gerbes vives dans ma prairie d’automne / je fais sonner ma monnaie d’ans / Antique me ressens tant de morts dans les os ». Enfin, par le miracle de l’amour, grâce à l’entremise d’une « femme échappée de mer / le siècle se défait d’un long calendrier ». Anthony Phelps célèbre l’Amérique elle-même comme une femme : Femme Amérique. Le Québec est perçu comme le refuge et le salut : « Désert sera le monde si ne me couche en toi / ô ma Femme / Amérique. »
Dans Une phrase lente de violoncelle, le poète se retourne sur l’enfance, remonte son fleuve, jusqu’aux sources premières de sa poésie : « Loin du regard pierre ponce des adultes / j’étais cet écolier / qui engrangeait dans son grenier imaginaire / la fossette mystérieuse de la voisine / les mouvements révélateurs de sa jupe /sauvegardant le souvenir de son regard brouillé / dans l’accord du silence et des battements de cœur // J’étais ce garçon / qui prétendait courir plus vite que son ombre / et se prenait les pieds dans son désir ». L’écriture rend libre, affranchit de toutes entraves, cicatrise les déchirures de la géographie intime éclatée : « le texte se joue de l’exil ». Avec un sens exacerbé du réalisme merveilleux, voire une touche de surréalisme, l’auteur brouille les pistes, entrouvre son propre mystère : « Quand l’écriture devient fumée / l’alphabet fait son mea culpa / et la mathématique se couche / sur des inédits de poussière ».
De cette poésie, charnelle, luxuriante, Bruno Doucey écrit dans sa préface : « Lisez-la comme on respire, lecteurs qui entrez dans ces pages : la poésie d’Anthony Phelps est un arbre dont les racines voyagent à travers les mots. Non pas une île, pas un pays : la possibilité d’une patrie en archipel. »
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