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MICHEL MÉNACHÉ

Sur Anthony Phelps
© Michel Ménaché

à propos de « Mon pays que voici »

Publication en ligne : 18 mars 2025
/ article dans revue

Postface de Louis-Philippe Dalembert ; en supplément, le texte d’accompagnement du CD Mon Pays que voici par Jean-Richard Laforest. - Éd. Bruno Doucey, collection Sacoche, 7,90 €


Aller à « À propos de Nomade je fus de très vieille mémoire » de M. Ménaché

Aller au poème de A. Phelps Enfant de déraison

En hommage à Anthony Phelps, cet article paru dans la revue Europe n° 1139 en mars 2024 et celui paru en 2012, dans l’article précédent

Edité par Pierre-Jean 0swald en 1968, Mon pays que voici attire l’attention sur Haïti alors soumise à la dictature brutale de Duvalier (Papa Doc), assassin en 1961, de Jacques Stephen Alexis. Le poète Anthony Phelps, réagit aussitôt à la violence politique par un chant de résistance et d’amour : « Mon pays a un caillot de sang dans la gorge. » Condamné pour sa participation au mouvement Haïti littéraire le poète est emprisonné trois semaines. Libéré, il s’exile aux USA puis au Québec. Il achève son poème en 1964, à Montréal où il réside encore aujourd’hui. Le retentissement de l’enregistrement des huit cents vers de Mon pays que voici qu’il interprète lui-même, en 1966, est considérable. Bruno Doucey, fidèle à cette grande voix haïtienne dont il a déjà publié trois recueils donne, cinquante-cinq ans après Pierre-Jean Oswald, une réédition de ce chant profond caribéen avec une lettre-postface du poète haïtien Louis-Philippe Dalembert. Celui-ci rend un hommage fraternel à l’engagement émancipateur de Phelps, libre de toute obédience partisane, de toute croyance : « Compagnon de route de la gauche, sans être affilié à aucun parti, tu refuses de soumettre ta poésie à quelque dogme que ce soit, si ce n’est une haute exigence littéraire, empreinte parfois de surréalisme […] Mon pays que voici se ressent de cet impératif esthétique, mais aussi de l’urgence de dire. Ce qui est lors ta manière de lutter, en donnant à lire, à entendre une autre image de la terre natale. »

« Tant de nuits me séparent du pays lointain », écrit le poète en exil. Mais il refuse de se laisser ronger par « la fermentation du silence ». L’écriture comme rempart à la folie, désir de vérité existentielle, soif de l’inattendu : « Poésie pour la survie / dans cette attente charbonneuse / Poésie pour ne pas faillir / ni défaillir / Poésie pour ne pas mourir / sans retrouver le chemin des étoiles ». Le poème s’impose tel un serment : « J’accueillerai ma terre / fille bâtarde de Colomb et de la mer / ma terre au cœur d’étoile chaude […] je trouverai la route lumineuse / menant tout droit vers les paysages de l’homme ». La violence coloniale blesse à jamais la mémoire : « Il sont venus / avec en mains / colliers de verre / et menottes d’argent… // Ils sont venus avec la croix / avec la pioche avec la trique / avec leurs chiens à la voix rauque […] Je continue ô mon pays ma lente marche de poète / un bruit de chaînes dans l’oreille / un bruit de houle et de ressac […] Ils sont venus à fond de cale / tes nouveaux fils à la peau noire / pour la relève de l’Indien au fond des mines […] Et l’homme noir est arrivé / avec sa force et sa chanson / Il était prêt pour la relève… » Les images surréalistes, d’inspiration éluardienne, abondent : « Je dis le temps qu’il fait au cœur de l’homme » ou encore, en état de veille cosmique : « J’ai retrouvé la commune mesure / car je suis le triangle de la balance / le point d’appui du ciel en équilibre ». Pour empêcher que le pays perdu ne meure en soi…

L’amour est un thème essentiel de ce chant intime et universel. Celui de la femme et celui de la nature se rejoignent avec pour trait d’union la présence récurrente de l’arbre, métaphore du corps viril dressé entre terre et ciel : « Je suis un homme enté sur l’arbre de l’amour entre / l’écorce et l’aubier / avec pouvoir en moi / de délier de délivrer / et je grandis chaque couche annuelle de bois vivant ». Le poète se voit dans « l’ombre folle de la femme ». Il la recrée de la connaître mieux : « ô femme que j’invente / après le morne encore des mornes / après les fleurs encore des fleurs // Beaucoup de mots suivront mes mots / et bien d’autres sourires / prolongeront les accords de ma voix / car ton sourire est l’écho de mes mots […] ô toi que j’invente parce que je te connais / Il fait un temps d’abeilles bourdonnantes ».

La poésie d’Anthony Phelps repousse avec force renoncement et désespoir. Son optimisme se fonde sur le pouvoir de la parole poétique : « Je suis le phosphore où se cache la flamme / le grain où dort la vie / Semblable à l’oiseau charpentier / je fouille et sonde / la tige verticale de l’espoir / et chaque mot que je prononce / œuvre dans l’homme ».

Le souffle lyrique retrouve ici celui de la légende ou de l’épopée libératrice : « Etrange le temps de l’homme / sur la pierre ardente ! » La mission élevée du poète prend les accents prophétiques des grands romantiques français. Mais Anthony Phelps ne perd pas de vue l’essentiel. Il rejoint plutôt la voix intime et forte d’Eluard (L’amour la poésie) : « Au point d’accouplement de la terre et du ciel / j’ai rendez-vous avec la rose / pour assister à la naissance de l’amour ». Mon pays que voici peut être lu comme Le chant général d’Haïti. Ainsi, Phelps comme le fit hautement Neruda, rend indissociables les chants de la terre et ceux de l’amour.

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