Accueil > Les rossignols du crocheteur > CHARVOLEN, Max > 1978 - Un vingt trois deux vingt
RAPHAËL MONTICELLI
Ce texte est paru lors de l’exposition de Charvolen à la galerie Lechaux en 1978. Le titre fait référence aux dimensions de la pièce de tissu à partir de laquelle Charvolen travaillait à l’époque.
Au début était la femme...
Tu découpais des figurines, dans des magazines où sur des affiches diverses ; tu les collais ensuite ou, par empreinte, les reportais : le pop n’était pas loin... C’était bientôt des silhouettes — puis des bustes (par quoi la femme est femme ?) — que tu découpais directement dans des toiles ou, pour être plus précis, des vinyls (c’est-à-dire, non ? : ils étaient déjà colorés, et surtout, ne te permettaient-ils pas de ne pas t’attaquer tout de suite à la toile ?). Tu rêvais la couleur, et comme, devant le dictionnaire, on se prend à rêver qu’il contient, latents, tous les discours possibles, comme d’autres voyaient des déesses surgir des eaux, tu te disais que la couleur contenait les formes que la découpe révélait. Il était aussi nécessaire, dans cette exploration des possibles, que les figures soient prises en négatif, en creux ou en vide... Mais que devenaient les pleins ? Tu ne t’en souciais guère, à la poursuite encore non de la toile, mais de la forme : ils. revenaient pourtant — par derrière — sur les vinyls superposés.
La couleur justifiait la découpe comme l’image l’avait justifiée. Mais tout n’était que nécessité dans tes rapports avec le support sans châssis : tu lui imposais bien la liberté de
tes explorations, découpant figures et pourtours, il te renvoyait l’obligation de simplifier les images, de les relier entre elles, de retravailler les bords pour conserver sa tenue à l’ensemble ; le buste peu à peu devenait méconnaissable et la découpe, ne pouvant plus se justifier de ces sinuosités, rectiligne, parallèle aux bords, et tu n’employais bientôt plus de vinyls ; tu parvenais ainsi à ces découpes rectangulaires répétées dans une toile : tandis
qu’avait diminué l’importance de la forme découpée, avait augmenté celle du résidu et de l’acte de découper.
Formalisée, la découpe te conduisait à t’intéresser davantage à l’espace réel occupé les vinyis superposés ?), aux mouvements du corps autour de la toile, les tiens, ceux du
regardeur…
— Je connais une œuvre de toi, de 1967, qui présentait des empreintes d’images de femmes à des formats différents : les images, tu les avais d’abord peintes, puis empreintes par simple retour du vinyl sur lui- même : finalement tu te posais cette question du rapport du corps au support, mais aussi celle du double rôle du vinyl support et outil, celle encore de la juxtaposition en un même lieu de la référence (ton image-matrice) et de l’empreinte (ton traitement de l’image).
De 1970 à 1973 tu devais exploiter et dépasser ce thème de l’espace réel et de la multiplicité des points de vue. Peut-être, dans nos discussions, tenions-nous trop l’espace
pour évident, et enfermions-nous le rapport à lui dans le seul rapport de l’œil aux objets… Tout demeurait encore dans les limites du rectangle ; mais les transformations s’opéraient ; les bandes cadres, par exemple, ne pouvaient demeurer tendues, et tu intervenais parfois pour les tendre par joncs croisés ou les durcir par colle, amidon ou peinture...
il y avait
aussi, parallèlement, cette série de travaux où les découpes issues d’un même format composaient, en se superposant, un format nouveau, non rectangulaire, comme un lieu
contenant alors tous les problèmes que ta production de formes-contreformes posait sans pouvoir les traiter.
…distinguant toujours plus l’espace d’exposition de l’espace plastique, tu intégrais les contreformes dans un intérieur constitué par le retour de la toile sur elle-même : tu donnais là plus d’unité à l’ensemble, et en même temps plus de liberté à ton emploi de la couleur ; tu réintroduisais aussi le pliage qui allait devenir, jusqu’à ces derniers temps, un élément dynamique de transformation du travail.
C’est par le pliage que tu as transformé le rectangle, dépassé l’orthogonalité ; c’est pour le conserver que tu as cousu la toile et que la couture est devenue un élément plastique important pour le dessin qu’elle produit ; c’est pour le marquer que tu as repris les techniques de pigmentation par teinture et séchage au sol ; c’est ensuite pour en garder la trace, avant la découpe et son report sur le bord, que tu as peint le bord du retour de la toile sur elle-même : la découpe réintervenant, ce qui avait été transformation du rectangle par repli du format devenait transformation par rejet des parties pliées vers l’extérieur. Tu voulais cependant marquer cet état où la toile - découpée - était à la fois une et multiple, où chaque élément était à la fois dépendant et indépendant des autres ; c’est la couleur-
matière-technique qui, à nouveau, t’a permis d’inscrire un état — ou un moment — de ton
rapport au travail.
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