Accueil > Au rendez-vous des amis... > Machet Béatrice > Lettre ouverte au monsieur anyone de e.e.cummings
Anywheretown, le 21 juin 2022, jour officiel de l’été…
anyone c’est vous. Moi c’est noone. Et je ne peux réussir à savoir si nous avons eu des enfants. Ai-je jamais accouché par les voies naturelles ? Au nom des liens qui nous ont unis, je vous prie d’avoir la bonté de me répondre sur ce point… (À moins qu’ait été prévue une série de césariennes sur mon corps, voulu langage de communication … Et de quels noms avons-nous affublé notre progéniture ? Les somebodies ? Les quelqu’une et quelqu’un suivis de leur numéro d’apparition ?)
Si je puis abuser encore de questions, dites-moi si, d’avoir mis tous nos pas dans les pas des autres habitants que nous côtoyions, dans les pas identiques des générations précédentes, avions-nous fini par creuser une tranchée ? À quelle profondeur nos pieds s’enfonçaient-ils ? Cela avait-il une incidence sur ce que nous voyions du monde ? Ce que nous en déduisions ? Le poète Abenaki Joseph Bruchac ne dit-il pas que la marche est ce qui nous permet de penser, que la pensée est ce mouvement d’un pied devant l’autre… Comment marchions-nous notre pensée ? Comment pensions-nous notre marche ? Je crains qu’aucune de ces questions ne se soient un jour formulées dans nos esprits routiniers.
N’importe qui…Et quoi sinon le négatif d’un certain Edward Estlin Cummings devenu e.e cummings. Un poète doublé d’un peintre, né à Cambridge dans l’état du Massachusetts un quatorze octobre 1894. Tout le contraire du péquin moyen : il est celui qui revisite mots et paroles pour en faire des mondes appartenant à la terre afin de réinscrire l’homme dans sa communion avec elle. Alors il sème des graines d’explosion dans le langage, graines épelées, celles qui sur le bout de sa langue brisent un sort pour en jeter un autre dans nos oreilles. Et ce n’est pas jouer, mais offrir un sauvetage, une épiphanie aux répercussions imprévisibles.
e.e.cummings, notre créateur : une langue à lui tout seul. Loin du préfabriqué. Faisant signe à l’irréductible, au rebelle, mais rien de codifié jamais. Une façon d’en appeler à l’enfant, au fou, à l’amoureux, à l’authentiquement vivant. Il nous a fait anyone et noone, personne et n’importe qui, libérés des outils et des formes à la rencontre du présent toujours mobile, toujours changeant. Cela ne vise pas un progrès. La notion de mieux ne s’accommode pas du flux permanent. Et la poésie est : aversion du conformisme, a un jour déclaré Charles Berstein, qui je le précise, est un ami de e.e.cummings, notre créateur …
Je profite de cette évocation pour lui manifester une forme de reconnaissance … Mesurera-t-on jamais la profondeur de la dette que nous lui devons, lui qui nous a sorti du lot, nous a donné un nom, certes équivoque et pourtant … nous aurions pu rester personne comme n’importe qui, des sortes de fantômes, à peine discernables, à peine individualisables, revenants identiques et semblables, clônes de clônes de clônes …
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