Accueil > Au rendez-vous des amis... > Machet Béatrice > Lettre ouverte au monsieur anyone de e.e.cummings
Anywheretown, le 21 juin 2022, jour officiel de l’été…
1x1, c’est la formule magique de l’amour selon notre père et créateur e.e.cummings. J’en appelle à l’algèbre, j’en appelle aux équations, je veux poser ceci : no… onexone …any = [( nous)] au bon vieux temps de notre union, cadenassée, enfermée… à présent désunie je m’en excuse, je le regretterais presque si un curieux tiers médiateur, par-dessus mon épaule, n’était venu corriger qui suggère 1+1=3. Ce constat me convainc d’aller voir ailleurs et plutôt que multiplier du même à l’infini façon clonage, façon polymérisation obscène, je vais m’employer à additionner du semblable pour obtenir du différent afin de fédérer tous les talents égaux en droit (devant la loi de l’appartenance à un plus grand que nous).
Cher anyone, vraiment n’importe qui ? Et nain porte qui ? Malicieusement je vous adresse la question. Moi : tout le monde de taille moyenne avec tous les malheurs du monde en tête, j’égrène l’alphabet jusqu’à lambda au-delà duquel je chute, prise de vertige. Mais vous supportez vaillamment les ups and downs, en toute saison et par tous les temps. Vous sautez vous chantez vous dansez. À tue-tête ou en chuchotant, sachant que nul ne vous écoute, à part moi : noone. Mais personne ne fait attention. Et vous vous en fichez royalement. Vous allez par les rues de Pretty How Town tel un aveugle aux yeux bien ouverts. Combien jolie, plutôt jolie, vraiment charmante, une ville en Amérique, comprenez forme et contenu, une organisation d’accords et de désaccords pour que cela fonctionne … Ô combien pretty ! Imaginer Bar Harbor (Maine), Telluride (Colorado), Jackson Hole (Wyoming), Lake Tahoe(Nevada), Sedona (Arizona), Williamsburg (Virginie) … mais il me faut renoncer à ces exemples : trop caractéristiques, villes trop reconnaissables …
On récolte ce que l’on a semé dit le dicton. D’allers-retours incessants. D’allers-retours infinis. À la verticale et à l’horizontale. Un quadrillage entre esprit et matière. Un zig-zag dans le grand tout cosmique. Soleil, lune, étoiles…. Pour finir pluie indéfinie. N’importe laquelle fera l’affaire et surtout sans définition. Le nom suffit … afin d’enfermer un concept général qui se respire en court-circuit. Le temps de l’étincelle et de la disjonction. Rires. Pleurs. Un tout d’émotions standard. Un bouquet final de stéréotypes.
Faits ou pas faits. Chantés et dansés. Sanglotés. En fait remués par l’immobile bien que menés d’allers en retours, de la peinture à l’écriture, vous anyone et moi noone, ne représentons que nous même éjectés du laboratoire cummingsien destiné à mettre les choses à leur place : éphémère pour mieux déjouer les pièges des officiels bien-pensant. Il m’arrive, de plus en plus souvent, de penser que la vie est un scandale. Et il m’arrive de plus en plus souvent de ressentir que la vie est un privilège merveilleux. Les deux également intenses ne se contredisent qu’en apparence, seul l’endroit où l’on se place pour y réfléchir permet ce mélange détonnant de sensations, de sentiments et d’émotions. Parfois la honte m’étreint, parfois la joie me broie…J’aimerais tant savoir : où en êtes-vous, cher ex-compagnon, de ses considérations essayant de tenir ensemble l’individuel privé avec une vision sans complaisance sur la communauté humaine ?
noone.anyone. Moi. Vous. Sur le bord d’un ver(re)(t)s, accrochés, surnageant au breuvage cynico-amer que nous sert notre expérimentateur de père. Un amateur de la satire qui ne glisse pas, ne se laisse pas entraîner sur le toboggan du satyrique. Un pacifique féru d’éthique, selon toutes probabilités, malgré l’acerbe. Il savait la différence entre le monde mesurable, donc monnayable du faire, et celui de l’être, la qualité non-quantifiable de son expérience dont l’art procède … fabriquer ne se confond pas à tous les coups avec créer…
Monsieur anyone, cher transparent, mon anonyme nommé, au risque de vous surprendre, permettez-moi ces incongruités tout droit essorées de mes tâches ménagères, désormais abandonnées … LESSIVILITÉS. Lessiv- illisées. Je vous livre ces gros mots en guise de méditation. Jusqu’où la colonisation ? Jusqu’où l’assignation unilatérale des rôles ? En quoi et pourquoi son éventuelle nécessité ? Qui décrète ? Qui obtempère ? Y avez-vous jamais réfléchi ? Avez-vous jamais eu conscience d’en avoir profité ? Ou bien en avez-vous souffert, sans pouvoir l’exprimer ?
Dans mes parenthèses en forme de brins d’ADN, dans mes doubles hélices encellulées je secrète enfin le nectar de ma lucidité arrivée à maturité. Celle qui me pousse à vous écrire … Celle qu’e.e.cummings appelait de ses vœux en nous créant. Nous accordant un genre, il nous accordait aussi la possibilité soit du consentement, soit du refus. Englués dans une culture de la robotisation montée sur roulements à bille, nous suivions les rails tracés par un système dont les rouages bien huilés du premier plan masquaient les sacrifices sanglants qu’un tel système exigeait des humains. La notion de servitude, de soumission, échappait à notre entendement. Si suggestion devient sujétion, je comprends que tout programme d’éducation est à bannir. Cerveaux en friche, imaginaires colonisés, rêves en kits (à monter soi-même selon des instructions bien établies), vous et moi allions et tous les autres avec. Pas à l’unisson, pas en chœur, pas de concert mais dans le même mouvement imposé que nous n’interrogions pas. Le simple principe de l’enchaînement des causes en leurs conséquences ne nous avait pas effleuré l’esprit. Mais d’esprit que nous restait-il ? Sans doute un germe pour ce qui me concerne, un presque rien, (une empreinte de l’esprit de e.e.cummings lui-même qui sait), et qui dans le processus de dissolution de mes chairs virtuelles, au-delà, en deçà des pages où nous nous trouvions exposés, a fini par trouver un terreau pour se développer, en sourdine d’abord, puis de rhizomes en rhizomes, a pénétré l’esprit des lecteurs, des auditeurs friands de poésie … jusqu’à cet éveil … qui fait de moi, noone, the no-one : celle du non.
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