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Deuxième lettre
La fièvre du sang
Chère,
vous m’écoutez ? Vous m’entendez ?
Les mots sont parfois
difficiles à prononcer.
Il y a entre nous une ligne de feu.
Les barrières mentales sont tombées.
Nous nous reconnaissons.
Nous nous ressemblons.
Nous sommes un même corps,
peau contre peau, bouche sur bouche.
Même nos yeux ne soutiennent
plus qu’un seul regard. Tournés
vers dehors, vers un « ailleurs »
qui, dans nos imaginaires,
nous sauve de la noyade.
Ensemble, nous grimpons des montagnes,
nous franchissons des frontières.
Ensemble et, bien entendu, séparés.
Nous sommes la fièvre du sang,
la fièvre du feu. Plus rien ne vient
nous perturber. Aucune souffrance.
Aucune malédiction. Dès l’enfance,
on nous apprend à retenir,
non à penser. Penser, c’est autre chose.
C’est découvrir la face sensible de la terre.
C’est faire l’expérience du paysage.
C’est, enfin, renaître à la vie.
Quelquefois nos corps se confondent,
nos jambes se mélangent. Et nous projetons
nos états d’âme sur ce monde
qui ne se réduit pas à l’humain.
Nous vivons d’amours et de défaites.
Nous vivons éclatés de passion.
Quelque chose, chère, toujours change
alors que nous passons. Il n’y a
rien d’abstrait dans ce que j’énonce.
Rien d’immobile, non plus. Tout est vivant.
Et le désir, depuis la nuit des temps,
reste le plus souvent empêché.
Ne nous démobilisons pas.
Ne laissons pas la vermine
s’attacher à nous, à nos peaux.
Nous sommes libres, mon amour,
et nous sommes impatients.
Dans ce monde en guerre, à feu et à sang,
comment garder sa sérénité
et rester ouvert aux promesses de l’aube,
du désir et de l’amour ? Peut-on encore
s’aimer après l’invasion barbare
de l’Ukraine par la Russie de Poutine ?
Peut-on s’aimer après le 7 octobre 2023
et les attaques sanglantes du Hamas
contre Israël ? Peut-on s’aimer alors
qu’à Gaza on assassine ?
Alors qu’on affame femmes et enfants ?
Alors que Netanyahu et son armée,
après avoir crié vengeance,
n’en finissent plus de commettre
leurs irréparables crimes de guerre ?
En son temps, Adorno
s’est lui aussi interrogé. Écrire un poème
après Auschwitz est-il « barbare » ?
La question est certes imprécise.
Mais pour moi la réponse est évidente.
Il faut écrire, aimer, contre toute attente,
et malgré tous les désastres, tous
les naufrages annoncés.
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