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RAPHAËL MONTICELLI
En octobre 2018, la bibliothèque de l’université de Cambridge organisait une présentation des éditions de la Diane française à l’occasion des 25 ans de la maison. Un catalogue « Le livre et sa matière » était alors publié avec des textes de Jean Khalfa, Alain Freixe et des illustrations des artistes liés à la Diane française.
« Ces lumières parmi nous » est ma contribution au catalogue.
À Venise je dispose, sur le Campo San Polo, d’un logement que me prête, de temps en temps, un ami amateur d’art. Local tout en longueur. Une seule fenêtre, dans le grand salon d’entrée, donne sur le Campo.
Le Campo San Polo est vaste. La plus grande place de Venise après San Marco, dit-on. Peu fréquenté. On vient y promener son chien. De rares passants. Quelques bancs. Des oiseaux, aux bonnes heures. Une place de ville dans une atmosphère comme rurale. Le Campo s’anime seulement pendant La Mostra : il devient alors, le soir, cinéma en plein air ; restent, pendant ces journées là, les installations nécessaires aux projections.
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Je sors. M’arrête sur le pas de la porte de l’immeuble. Juste le temps de me charger de l’air du temps. Ferme un instant les yeux pour avaler l’image du Campo, sans doute inchangé depuis des siècles, à quelques aménagements près. Le même espace. La même densité de l’air. La même lagune. Et, peut être, au fil des ans et des saisons, le même air, la même tension de l’air.
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Hors les points touristiques et les vaporetti, toute Venise est ainsi. Une enclave dans le temps. De la terre -erratique- dans l’eau. Et des places, des rii, des ponts, des passages couverts. Marcher dans Venise : se déplacer sur plusieurs strates de temps.
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Je sors et quitte Campo San Polo. Le parcours ne sera pas long pour arriver à mon but : Rio Terà Secundo. Quelques rues -des ruelles forcément toutes piétonnes- creusées d’ombre, façades plus ou moins rongées, une ou deux placettes, un brusque virage de la rue lors de la rencontre avec l’une des tentacules de la lagune (et l’on s’arrête, on rêve devant l’une de ces innombrables fiançailles de la terre et de l’eau), un pont... un seul sur le trajet (arrêt encore pour saisir un de ces reflets dont on se dit qu’il est unique, qu’ils ne se reproduira jamais, qu’il ne restera aucun témoignage de cet instant tremblant où sur une surface se sont mêlées des couleurs d’eaux secouées de courants, d’algues, d’animaux, et des reflets de terres, d’embarcations, de bâtis, de passants, sous une lumière où se joue le concert d’une saison, d’un jour, d’un moment précis de ce jour, de l’état du ciel, de la course d’un nuage, du passage d’un oiseau, de la position des luminaires sur terre et dans le ciel. Tout comme on ne verra jamais deux œuvres identiques, ni même deux estampes de la même plaque, ni même deux tirages de la même photo).
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Je parviens au Rio Terà Secundo... quelques pas encore et je vois la maison que je cherche. Petit immeuble à un étage avec un balconnet. Installée là depuis un demi millénaire. Et à chaque instant donnant une image différente, non seulement en raison des ombres et des lumières qui font leur lent chemin dans le Rio, mais pour les imperceptibles modifications des enduits, et, plus profonds, les mouvements de la bâtisse, de ses briques, de sa structure osseuse.
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