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RAPHAËL MONTICELLI
En octobre 2018, la bibliothèque de l’université de Cambridge organisait une présentation des éditions de la Diane française à l’occasion des 25 ans de la maison. Un catalogue « Le livre et sa matière » était alors publié avec des textes de Jean Khalfa, Alain Freixe et des illustrations des artistes liés à la Diane française.
« Ces lumières parmi nous » est ma contribution au catalogue.
La Bibliothèque principale de Nice. Toute en longueur. On ignore, en entrant, les espaces administratifs. Les réserves. Des livres ; au delà des livres, des tables de lecture et de travail. Tout au fond, une fenêtre donne sur un jardinet. De part et d’autre de cet immense couloir, on sait, sans les voir, les salles de réunion, de projection, de conférence, et le bâtiment qui surplombe le tout auquel on a donné la forme d’une tête...
Sous mes pieds, sous le sol de la bibliothèque, le torrent dont on ne sent pas l’écoulement et la présence, si on ne le sait pas. Les livres. Le temps. L’architecture. L’eau.
Je sors.
Le brouhaha des rues passantes. Je longe le boulevard qui fut un quai le long du torrent désormais invisible. Je veux ignorer les bâtiments qui le cachent. Je revois le marché aux puces et les bouquinistes qui ouvraient leurs étalages sur la rive gauche. Je revois les lavandières, les bugadières, et le linge rincé dans le torrent. J’imagine les cavaliers qui, lors des crues du torrent, descendaient depuis le haut de la vallée en lançant leur avertissement « Il arrive ! Il arrive ! » « Païoun ven ! ».
Je m’engage dans la rue qui embrasse le pied d’une colline pleine de présences humaines depuis des millénaires. Avenue Pauliani. Quelques pas encore et me voici devant une vitrine. Des œuvres en vitrine. Estampes, tableaux ou sculptures, jamais longtemps les mêmes. Jamais semblables à elles mêmes, non seulement en raison du climat et de l’éclairage, mais aussi parce que le regard sur elle à chaque instant change, et que, d’une fois à l’autre, c’est autrement qu’on les voit.
Au dessus de la vitrine, deux inscriptions disent que nous sommes devant la galerie Quadrige et les éditions de la Diane française.
Je frappe à la porte. On m’ouvre.
J’entre dans l’atelier-galerie de Jean Paul Aureglia.
Une première pièce. Des œuvres aux murs. Des vitrines. Des meubles de classement. Un bureau. Des étagères. Des livres. Une deuxième pièce. Encore des œuvres. Encore des classements. Et au fond, de part et d’autre d’une porte toujours fermée la casse et la presse.
La presse. Odeurs d’encre et de papier comme au temps d’Aldo Manuzio. Si le principe est le même, l’outil est très différent. Des rouleaux pour encrer et presser. Un système d’entraînement électrique. L’outil est différent. Le principe est le même.
À gauche, la casse. Voilà un outil qui n’a certes pas changé depuis un demi millénaire. Le même meuble en bois, une caisse, divisé en cases. Dans chaque case, un caractère différent. On dit « en plomb ».
Devant la casse, Jean Paul Aureglia en typographe. Un livre après l’autre. Une page après l’autre. Un mot après l’autre. Un caractère après l’autre.
Érasme pourrait lui demander ce qui l’empêche de donner le Nouveau Testament, ouvrage capable de plaire à tous.
Il pourrait lui dire :
« C’est à juste titre que tu as, caractère après caractère, composé La Divine comédie, et l’Iliade et L’Odyssée. Et j’admire ton entêtement pour donner, épisode après épisode, les récits de La légende dorée. Mais… »
J’entends bien Érasme, et je me représente son étonnement en voyant qu’un éditeur imprimeur du XXIe siècle réédite une fois encore ces textes, des siècles après Alde Manuce, a fortiori après des Nivelle ou des Lévy qu’il n’a pu connaître.
…
+++
C’est que, cher Érasme, l’objectif de Jean Paul Aureglia n’est pas de faire connaître ces textes : tout le monde les connaît ou peut les connaître. Tout le monde peut en lire les versions qu’il a éditées. Son objectif est de les faire revivre, de les faire lire comme personne encore ne les a lus, de les faire connaître comme on ne les a pas encore connus.
De nos jours, il ne reste bien souvent des grands textes fondateurs que le titre. Et quelques épisodes vulgarisés par toutes sortes de moyens, cinéma, bande dessinée, documentaires. Parfois de façon incomplète, fautive.
L’objectif, ou le rêve, de Jean Paul Aureglia, c’est de revenir et faire revenir aux textes, et d’en proposer une image nouvelle.
Ce qui importe, dans les livres édités par la Diane française, outre le texte, c’est le travail des artistes. Je dis « artistes » et évite ainsi de dire « illustrateurs » : Aureglia ne demande pas des illustrations des textes, mais leur interprétation plastique, le rendu artistique d’une lecture des textes anciens par une intelligence et une sensibilité contemporaines.
Et c’est encore cette volonté de donner une vie contemporaine aux textes anciens qui l’a conduit à demander une suite à l’Iliade et à L’Odyssée, et des épisodes supplémentaires à La légende dorée.
On trouvera ailleurs dans cet ouvrage les noms des artistes et des auteurs contemporains qu’il a engagés avec lui dans cette tâche. Gardons en mémoire cette idée : aux yeux d’Aureglia, les artistes sont le vecteur privilégié d’une renaissance des textes anciens.
Et peut-être les artistes sont-ils plus que cela. Aureglia n’est pas seulement l’éditeur de grands textes anciens.
Il sollicite ou suscite l’écriture d’auteurs contemporains.
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