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RAPHAËL MONTICELLI
En octobre 2018, la bibliothèque de l’université de Cambridge organisait une présentation des éditions de la Diane française à l’occasion des 25 ans de la maison. Un catalogue « Le livre et sa matière » était alors publié avec des textes de Jean Khalfa, Alain Freixe et des illustrations des artistes liés à la Diane française.
« Ces lumières parmi nous » est ma contribution au catalogue.
Deux plaques sur la partie droite de la façade.
L’une rappelle qu’en ce lieu fut fondée l’académie aldine.
L’autre porte cette mention :
MANVCIA GENS ERVDITOR NEM IGNOTA
HOC LOCI ARTE TIPOGRAPHICA EXCELLVIT
La porte est close. Incapable de frapper, d’appeler, de demander qui ou quoi aujourd’hui occupe les lieux. Je reste là. Je regarde la façade.
.....
Je pousse la porte.
J’entre dans l’atelier d’Aldo Manuzio. La plus prestigieuse des imprimeries de la renaissance vénitienne.
Un siècle nouveau vient de se lever. Parmi les fureurs humaines, comme toujours, des lumières. Je reste sur le seuil, comme interdit. Ici, on s’affaire et on m’ignore.
Je sais qu’ici sont réunis corps et esprit. Les yeux courant de la casse au manuscrit. La main qui, un à un, a composé les mots et l’intelligence qui a écrit les mots. Les bras qui portent le papier, ceux qui tirent sur la palanche, font descendre la platine sur la feuille de papier qu’elle presse - comme on le fait du raisin - pour qu’elle épouse le texte et absorbe la juste quantité d’encre. Les yeux, à l’affût sur les morasses. Et l’odeur, enivrante, de l’encre ; et l’intelligence de l’organisation. Je crois entendre des mots. Je ne les comprends pas. Je ne saurais dire la teneur des conversations pendant le travail. Y en a-t-il seulement. Je ne sais pas reconnaître Aldo Manuzio. Ne sais pas même s’il est présent. S’il reste dans sa typographie ou s’il est en discussion avec l’un de ces érudits qui préparent les textes qu’il éditera.
Mais je sais son rêve. Je sais son attention aux détails pratiques. Non seulement la composition d’une page, la subtile répartition des mots sur la ligne, mais aussi la forme même de chaque caractère, l’introduction de l’italique, l’emplacement d’une image, le rapport entre images et textes, l’image que rend le texte, et l’image que rend chaque page, et l’image que rend chaque livre, pages assemblées, ensemble relié.
Je sais son rêve. Que chacun puisse, à moindre frais, emporter dans sa poche ou sa besace, une partie au moins de sa bibliothèque. Une partie de l’intelligence humaine. Un livre de poche, en quelque sorte, comme un musée de poche.
Je sais son rêve : que chacun, sachant lire, puisse accéder à ces textes qui ouvrent la pensée et la sensibilité humaine.
Et j’entends la voix amicale d’Érasme. Il s’adresse à l’imprimeur-éditeur. Il lui dit :
« J’ai souvent souhaité dans mon cœur, très savant, Manuce, que tout l’éclat apporté par toi aux deux littératures, grecque et latine, grâce non seulement à ton art et à tes impressions d’une finesse sans égale, mais aussi à ton génie et à ton éminente science, revienne vers toi pour te rendre l’équivalent de ce que tu as donné. Car pour ce qui concerne la gloire, il n’y a aucun doute que le nom d’Alde Manuce volera jusque dans le plus lointain avenir dans les bouches de tous ceux qui sont initiés au culte des lettres. »
Je l’entends lui dire son admiration pour ses éditions d’auteurs grecs. Il ajoute :
« Je me demande ce qui t’empêche de nous avoir donné depuis longtemps le Nouveau Testament, ouvrage capable, si je ne me trompe, de plaire à tous »
Je l’entends lui dire encore :
« J’estimerais l’immortalité accordée à mes œuvres, si elles venaient au jour imprimées dans tes caractères, de préférence ceux qui, assez petits, sont les plus jolis de tous. Le volume ainsi serait des plus minces, et la chose réalisée à peu de frais. »
L’atelier est-il silencieux ? La voix d’Érasme se mêle peut-être à celles des érudits, des passants, des correcteurs, des travailleurs du livre.
Et par quels chemins, quels truchements inconnus de moi, les livres construits ici, dans l’atelier d’Aldo Manuzio, se sont-ils retrouvés dans tant de bibliothèques ? Et jusque dans celle de Trinity College ? Et combien de ces exemplaires, invendus alors, trouve-t-on encore, comme neufs !
Je me secoue.
…
Je regarde la façade de la maison d’Alde Manuce.
…
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