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RAPHAEL MONTICELLI
QUESTION DE FORMAT
Ce texte accompagne 8 estampes d’Alain Lestié. Il a été publié dans la monographie que lui a consacrée La Diane française ed. Nice, collection L’Art au carré, 2015
QUESTION D’IMAGES / QUESTION DE SUJET
Que ce soit dans sa peinture, ses dessins ou ses gravures, Lestié apparaît comme un artiste de l’image. Entendons par là que ses oeuvres présentent des formes qui renvoient à des objets et des figures que nous rencontrons dans notre vie quotidienne : personnages, silhouettes, animaux, végétaux ; objets de notre environnement urbain ou naturel, bouts de villes, morceaux de ciel, fragments de mer, sentiers et chemins ; objets de la peinture et de l’art : au cadre évoqué plus haut, il faut ajouter les représentations du papier et de la toile ; les images d’images, enfin : photographies, dessins et reflets...
On dit parfois sommairement que la peinture contemporaine s’est éloignée de ses fonctions de représentations. Cette idée est deux fois inexacte. Elle est inexacte d’abord parce qu’on trouve dans l’histoire de la peinture aussi bien des images de la réalité que des motifs abstraits, géométriques ou non. Elle est inexacte ensuite parce que des pans entiers de la peinture contemporaine, parfois constitués en mouvements ou groupes, continuent à travailler sur les images, et que les mouvements que l’on dit abstraits, informels, aniconiques, matériologiques... ont la plupart du temps affaire à la représentation, même quand ils ne la traitent pas avec les moyens de la figuration.
De l’hyperréalisme aux figurations critique, narrative ou libre en passant par le Pop art et le Nouveau réalisme, l’art contemporain est un grand utilisateur d’images.
On comprend que, dans les années soixante, Alain Lestié ait été reconnu comme l’un des peintres du mouvement de la « peinture critique » : ses oeuvres naissent d’un regard critique sur ce que l’on appelle « peinture » et induisent chez le spectateur non pas la pure satisfaction de la reconnaissance, mais ce trouble qui nait en reconnaissant un objet sans en reconnaître ou en comprendre l’emplacement ou l’utilisation habituelle...
Dès le premier coup d’oeil, il apparaît clairement qu’il se sert de la figuration et qu’il est attaché à la représentation de l’image. Il l’est dès les années soixante, alors même qu’il exposait avec des peintres de la peinture analytique et critique, qui refusaient toute forme de figuration, toute forme même d’expressivité et qui considéraient que les objets de la peinture devaient résulter d’une réflexion critique sur ses constituants et son fonctionnement..
À vrai dire la démarche d’Alain Lestié part exactement des mêmes prémisses, comme nous l’avons vu pour les questions du format et du cadre. La différence tient dans la définition de « constituants » et de « fonctionnement » : pour Alain Lestié si le support -toile tendu sur châssis ou papier- les moyens et les outils, permettent la production des oeuvres, ils n’en sont pas les seuls constituants. Quant à la diffusion et la circulation des oeuvres, elles ne définissent pas, à elles seules, la totalité du fonctionnement du domaine artistique. À l’instar d’un Alocco, proche du mouvement analytique et critique, il fait de l’image et de la figure des constituants à part entière. Lestié estime ainsi que peindre c’est aujourd’hui mettre en question le rôle des images non pas, seulement parce que toute peinture fait image, comme le déclarait Alocco, mais parce que la peinture est faite d’abord de notre rapport aux images, de la façon dont chaque époque a traité, interprété, représenté, figuré, ce que nous voyons de la réalité, comment nous organisons nos figures, comment nous les faisons entrer dans nos réseaux symboliques, comment elles deviennent des clichés et des stéréotypes : le peintre est alors ce travailleur particulier qui traque notre rapport aux apparences, met en porte-à-faux nos systèmes de représentation, trouble la tranquillité et les habitudes de notre vision, nous incite non à admirer la beauté ou la ressemblance d’une image, mais à nous interroger sur sa pertinence et son bien fondé, sa raison d’être et d’être là.
Chaque oeuvre de Lestié est ainsi troublante. Le heurt des images entre elles y est pour quelque chose, ainsi que les dispositifs dans lesquels elles apparaissent, qui font parfois penser au surréalisme. Le trouble est plus grand encore, lorsque des représentations de la réalité se confrontent à des figures géométriques, des signes, des symboles, des lettres, des mots. Mais le plus troublant reste de voir apparaître des images qui se réfèrent à la même réalité et qui sont reprises et traitées de façon différentes ou dans des états différents : faux reflets de miroirs ou plans d’eau, ombres, silhouettes : ce trouble de l’image en ses avatars.
Parmi toutes les images qui se combinent ou cohabitent dans les oeuvres de Lestié prenons quelques unes pour approcher ce que creuse l’artiste...
L’image du cadre, d’abord, puisqu’on a évoqué plus haut ses brisures et sa multiplication. Là se joue une réflexion sur la limite et l’ornementation ; se représente -se donne à voir- la question du format, celle de l’incertitude des limites et de la consistance de nos espaces symboliques... En quoi il est vraisemblable que cette image est stratégique dans l’oeuvre de Lestié...
Si on s’intéresse aux avatars du cadre, on trouvera vite, dans les illustrations de ce livre comme dans le reste de l’oeuvre, que sa matière, le bois, se retrouve dans la représentation de ses divers états et on sera sensible à la façon dont ces images entrent en résonance. Le bois est ici forêt « profonde », là, branche coupée, ailleurs planche, clouée ou non, sur une caisse évoquant une sorte de pauvre cercueil. Et comment ne pas se dire alors, en feuilletant le livre, que ces états du bois, venus comme en écho aux états du cadre, eux mêmes symboles heurtant des symboles, figures d’espaces incertains où baignent des incertitudes d’espace, sont très matériellement et peut être très ironiquement, des gravures... sur bois, justement.
Autres images : les figures anthropomorphiques... Personnages féminins, silhouettes, visages, bustes... images et images d’images qui questionnent le regard du fait même de leur multiplication, de leurs transformations, de leur improbable présence, des relations qu’elles forcent à établir entre elles et avec les autres figures du lexique iconique de l’artiste... Voyons cette gravure : trois silhouettes... on suppose qu’elles sont masculines. Elles se trouvent placées à proximité de trois formes ovoïdes : on est amené à les lire comme des visages brouillés. Elles sont disposées sous un espace blanc sur lequel apparaît une trace : on hésite à se dire si c’est une tache, une épée ou une comète. Les trois silhouettes sont disposées au dessus d’une figure féminine : sur son ventre se lit une sorte de spirale... La raison chancèle... La raison qui cherche à voir et à mettre de l’ordre. Qu’il s’agisse de l’ordre dans la disposition des objets, de celui de la logique, ou de celui de la narration, aucune réponse. Ou trop de réponses. La raison chancèle, le questionnement s’agite et l’imagination s’emballe. Le « sujet » se dérobe. Le sujet : entendons bien, à propos de Lestié, le pluriel de ce mot. Le sujet : ce dont il est question, la peinture ; celui qui énonce la question, le peintre ; celui qui se pose la question, le regardeur... Voici une peinture qui n’est donc pas sans sujet. Voici une peinture qui met le sujet en question.
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