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RAPHAEL MONTICELLI
QUESTION DE FORMAT
Ce texte accompagne 8 estampes d’Alain Lestié. Il a été publié dans la monographie que lui a consacrée La Diane française ed. Nice, collection L’Art au carré, 2015
QUESTION DE MOTS
Tout ce qui fait sens est convoqué dans l’œuvre de Lestié : support, format, limites, cadre, marquage, outils, images.
Ajoutons-y les éléments de l’écriture et de la langue : graffitis, lettres, fragments de mots, listes, phrases... et considérons que Lestié se pose systématiquement, dans son travail d’artiste, la question de la relation entre arts visuels -peinture ou dessin- et langage.
Nous sommes, encore une fois, dans une question, récurrente dans l’histoire de l’art, que nos contemporains ont traitée de façons diverses, la plupart du temps pour opposer ce qui est de l’ordre du langage et ce qui est de l’ordre du visuel, et que Lestié l’aborde de façon originale...
On connaît l’emblématique tableau de Magritte à ce sujet : la représentation d’une pipe sous laquelle l’artiste écrit : « ceci n’est pas une pipe », et soudain une évidence en chasse une autre. On sait aussi comment les mots, les inscriptions, les affiches, les journaux, les textes, lisibles ou non, figurent dans l’art moderne et contemporain. Le mot, la phrase, le fragment, le texte deviennent des éléments picturaux, ou des motifs de l’art.
À l’inverse on connaît aussi ces œuvres qui cherchent visiblement non seulement à éviter les mots, mais à empêcher toute nomination, sinon celle des outils, objets et procédures plastiques qui les composent. Comme si l’art naissait justement d’un défaut, d’une insuffisance du langage, pêchant dans des zones hors langage, en marge de lui, ou d’avant le langage, dans ce qui n’est pas encore nommé ou nommable, et que l’œuvre peut cerner et faire surgir. Cette sorte de défiance à l’égard du langage peut aller jusqu’à la mise en cause de la pratique du titre, voire de la signature de l’artiste.
Chez Alain Lestié les images sont, une à une, toutes nommables, et il est aisé d’en établir le lexique. Parallèlement, les objets de langue, graphèmes, mots, phrases interviennent à côté des images, à la fois porteurs d’images, et images parmi les images, ils contribuent, comme tels, à l’élaboration de l’œuvre.
Ce X et ce A que l’on trouve dans l’une des estampes, font eux-mêmes un écho banal et inversé à l’alpha et à l’omega. En même temps, leur forme, leur force graphique, leur pure qualité d’image jouent avec le triangle, la rature, le sexe et la croix ; questionnent l’identité des silhouettes à côté desquelles, ou sur lesquelles elles s’inscrivent ; dialoguent avec d’autres formes : la flèche qui (dés)oriente, la spirale -trace, indice d’un geste- symbole habituel de création, qui s’inscrit justement sur le ventre d’une forme féminine. On les retrouve d’une estampe à l’autre, et leurs échos tremblants font encore trembler le sens. On les retrouve dans les dessins et les peintures, confirmant que nous n’avons pas affaire à d’aléatoires, oniriques et circonstancielles constructions, mais à un « dérèglement raisonné » du sens.
Dans telle autre estampe -et on en trouvera des exemples dans l’ensemble de l’œuvre- c’est une phrase entière qui apparaît, comme cette citation de Lucrèce « de nihilo nihil », « rien n’est issu de rien » qui sonne à la fois comme une position philosophique et... comme le programme artistique de Lestié.
A la différence des œuvres sur toile ou sur papier, les estampes de cet ouvrage n’ont pas chacune un titre... L’artiste leur a donné un titre générique : « somme toute », qui joue le même rôle que les titres des œuvres, et y travaille les mots, les images et le sens, comme il le fait dans le travail plastique...
Dans l’usage courant, on donne un titre ou une légende à une image d’abord pour resserrer la multiplicité des sens qu’elle porte, orienter le regard, limiter les interprétations possibles.
« Temps mêlés », « Parties de campagne », « Réflection », « Liminaires », « Strophes », « Postfaces », les titres, chez Lestié, appartiennent à des registres divers. Ils jouent sur la multiplicité des sens d’un mot, en accentuent les ambiguïtés, les résonances, les contenus culturels, en font bouger les contextes... S’ils semblent parfois redondants avec le contenu d’une œuvre, c’est pour en faire apparaître aussitôt l’ambiguïté. En d’autres termes, au lieu de fermer les interprétations de l’image, le titre les ouvre et contribue à la déroute... On voit bien par exemple comment « réflection » semble simplement d’abord désigner ce que l’on voit sur l’image : le reflet d’un arc de cercle de part et d’autre d’un horizon. Mais il engage aussitôt à la « réflexion » qui exige de pousser au delà de ce reflet et de cet horizon.
« Parties de campagne » reprend à la fois une expression toute faite, un titre de nouvelle, un motif de peintre et un titre de film... Le titre est posé sur un dessin qui représente des bouts de papier fixés sur un mur contre lequel est posée une branche brisée. D’un rameau, à droite de la branche, un ruban tressé rejoint, en arc, les bouts de papier sur lesquels figurent des fragments de paysage campagnard... Le titre participe, non sans ironie, des effets de sens et de la polysémie des images.
« Épisodes », enfin, s’inscrit au dessus de deux figures : un nuancier de gris posé verticalement, à la droite duquel est représenté une branche coupée, épisodes d’une -ou plusieurs- narration désarticulée...
Le titre, chez Lestié, n’est pas simple référence de catalogue. Il résulte d’un travail sur la langue et d’une réflexion sur ce qui est en jeu dans l’œuvre qu’il désigne. Il propose de l’œuvre une approche, que l’on croit d’abord univoque et que l’on reconnaît soudain comme plurielle, sert de seuil par lequel on passe et repasse pour des visites chaque fois différentes. C’est ainsi le lieu où se focalise le rapport au récit dans les œuvres de Lestié... Récit impossible, parce que récit multiple sans cesse alimenté de ses propres potentialités... Récit impossible parce que... exponentiel.
« Somme toute »... expression banale, équivalent de « tout bien considéré », « après tout », comme si l’on s’engageait dans une proposition nouvelle... Mais, considérant ces huit estampes et les reliant à l’ensemble de l’œuvre, le mot « somme » prend une autre résonance... Ces huit estampes sont une somme, la synthèse, sinon le résumé, de la démarche de Lestié, et les huit estampes se présentent comme une interprétation, par l’artiste lui même, de sa démarche d’artiste. Elles reprennent les thèmes qu’il traite dans son œuvre peint, les problèmes qu’il s’y pose et nous pose, les effets esthétiques qu’il vise et la réflexion qui les sous-tend, la leçon d’art -et de vie- qu’elle constitue.
L’oeuvre de Lestié ne se réalise pas dans l’illusion de la transparence des mots et des images, ou de l’équivalence entre eux, mais dans les ambiguïtés, les faux sens, la polysémie... Elle ne se réalise pas non plus en dehors de langue, dans une zone d’absence de la langue, mais dans la langue même, à l’intérieur des trouées ou des incertitudes de la langue. L’œuvre de Lestié est une machine à transformer nos idées et nos images, une machine à penser et à imaginer : un complexe dispositif dans lequel il pense et imagine, et qu’il propose au spectateur. Ce faisant, il ne lui dit pas : « Voici ce que je pense et ce que j’imagine », mais « Regarde... À toi maintenant de penser et d’imaginer ».
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