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RAPHAEL MONTICELLI
QUESTION DE FORMAT
Ce texte accompagne 8 estampes d’Alain Lestié. Il a été publié dans la monographie que lui a consacrée La Diane française ed. Nice, collection L’Art au carré, 2015
QUESTION DE LIMITES
Dans une efficace formule Jean-Marie Pontevia intitulait le recueil de ses approches du travail d’Alain Lestié de « Travaux d’après peinture ». La formule est efficace parce qu’elle joue sur le double sens du mot « d’après » : « travaux se référant à la peinture », ou bien « travaux venant après la peinture ». Car le travail de Lestié consiste bien à faire encore de la peinture alors que toute une partie de la contemporanéité la considère comme un art révolu, et à en faire en s’appuyant sur les représentations habituelles de ce qui constitue la peinture : le format, les limites, les formes. Nous avons vu qu’ainsi Lestié se situe pleinement et paradoxalement dans les problématiques de l’art contemporain. Nous avons vu aussi ce qui le distingue de nombre de ses contemporains : ce qui fait peinture ne se résout pas pour lui dans les seuls constituants matériels mais réside bien davantage dans ses constituants symboliques et sémiotiques.
Il est une autre question sur laquelle le travail de Lestié croise les problèmes de l’art de notre temps, celle des limites.
Poser la question des limites c’est d’abord poser un problème pratique, très matériel : celui du lieu où s’arrête le tableau. C’est aussi poser le problème de seuil, du lieu frontière entre l’art et « la vie ». Et encore celui ci : où se trouve la frontière entre réel et figure, signe, symbole ? C’est enfin poser un problème artistique : à partir de quel moment un objet est-il reconnaissable comme objet de l’art ? Comme un fait de peinture ? On se souvient de cette anecdote du monochrome de Klein refusé comme œuvre d’art parce qu’un tableau, disait le jury, devait comporter au moins deux couleurs... Question de limites... Et des limites de l’art lui-même. Voilà bien une question récurrente de notre époque.
À la question de savoir ce qui est nécessaire et suffisant pour qu’il y ait œuvre, les réponses ne manquent pas : on dit qu’une simple trace suffit. Ou même une attitude. Un simple objet, quel qu’il soit, dès lors qu’il est mis en situation. Et un artiste tranche : « regardez-moi, cela suffit ».
Reste que, dans tous les cas, nous sommes bien en recherche de ce à partir de quoi on peut dire qu’il y a « art », de ce minimum en deçà de quoi on ne peut le dire. Reste aussi que nous sommes en recherche du minimum de moyens ou de gestes à mettre en oeuvre pour que l’on puisse marquer, reconnaître et franchir le seuil qui sépare l’objet banal de l’objet d’art.
Les formes de l’art qui ont exploré la monochromie, utilisé l’objet industriel, le déchet, l’attitude vont toutes dans ce même sens : c’est dans l’objet lui-même, sa forme, son organisation, son contenu, ses matériaux... que se trouve ce minimum nécessaire et suffisant.
On peut défendre une autre idée et considérer que cette limite (ce seuil, cette « origine ») ne se trouve pas -ou pas seulement- dans l’objet ou la trace, mais dans la perception, les modes de réception de l’objet : c’est le regard du « spectateur », historiquement, socialement, culturellement, idéologiquement, définissable qui confère à un objet le statut d’objet artistique ou littéraire, plus généralement son statut particulier dans un contexte historique donné.
Alain Lestié croise dans son oeuvre les deux aspects du problème : il définit ou construit ce seuil en réduisant et simplifiant moyens et procédures. Il prend en compte le « regard » du spectateur, le met en question, se sert de ses représentations pour les troubler. En bref : l’artiste cherche à utiliser le minimum de moyens pour mettre en jeu et troubler les représentations.
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