Accueil > Les rossignols du crocheteur > ALOCCO, Marcel > 2000 - Alocco, sémaphore inspiré
RAPHAËL MONTICELLI
Ce texte est la préface du Cahier Alocco, monographie que les éditions de l’Amourier ont consacrée à l’artiste à l’occasion de son exposition à la médiathèque de Contes (06)
I.- écrire / peindre
Il est vraisemblable que l’histoire retiendra que, parmi les grands problèmes artistiques que s’est posés le XX° siècle, figure en premier lieu celui des relations qui s’établissent entre écriture et peinture. Cette relation n’est pas nouvelle, et toutes les sciences humaines l’étudient, d’une manière ou d’une autre, à travers l’histoire et les cultures. Ce qui est nouveau, c’est que peindre (ou dessiner...) et écrire sont entrés au XX° siècle dans des modes de relations inédits, parce que, tout le long du siècle, a « fait problème » ce qui, jusque là, semblait aller de soi.
Pratiquement, cela signifie que l’on a vu se transformer radicalement les objets de la peinture et de l’écriture tels qu’ils s’étaient définis durant des centaines d’années, au moins en occident. C’est ainsi que la distinction entre « figure » et « texte », entre « image » et « mot », entre « tableau » et « livre », a été bousculée.
Témoignent de cette transformation des faits apparemment très différents : le développement de la bande dessinée comme genre artistique nouveau, l’irruption dans les tableaux de textes qui n’interviennent pas pour désigner ou expliquer, le traitement de l’écrit comme objet ou matière picturale et non comme espace du sens, l’expansion des technologies de l’image et la place qu’elles prennent dans la circulation de l’information, les pratiques du calligramme ou celles du « livre-objet », l’effort pour produire des images capables de remplacer le mots et les textes (la réflexion sur les pictogrammes, le développement de la signalétique ou l’envahissement par les « logos »).
Vécue par tous, cette transformation, qui est centrale pour toute une série de disciplines, a été l’une des préoccupations d’artistes et d’écrivains qui en ont fait l’axe principal de leur travail. La démarche d’un poète comme Henri Michaux est, de ce point de vue, exemplaire : l’alternance dans son oeuvre, de la création poétique et de la création picturale engage à réfléchir sur la transformation des relations entre écrire et peindre au sein d’une même démarche artistique. L’oeuvre de Claude Simon est aussi, de ce point de vue, exemplaire : l’image -plus précisément de la photographie- assume, dans sa création romanesque, le rôle d’élément de référence et d’enclencheur de l’écrit, tandis que des plans de couleur lui servent à mettre en place la construction de ses livres. Le travail que conduit Michel Butor sur cette question depuis un demi siècle a largement contribué à faire comprendre et mesurer le problème et à en proposer des traitements stimulants : voyez par exemple des études comme « la ville comme texte », ou, « les mots dans la peinture » ; voyez aussi les centaines de coopérations qu’il engage avec des artistes pour faire avec eux oeuvres communes.
Cette transformation de la relation texte/image a donc touché les objets de l’art ; mais c’est sans doute l’écrit, le texte et le livre qui en ont été le plus affectés : la notion de « livre-objet » mériterait qu’on s’y arrête parce qu’elle est symptomatique de cette transformation. Elle signifie d’abord cette banalité qu’un livre est un objet. Mais elle note en même temps un phénomène que les siècles passés ne connaissaient pas : le livre est un objet comme un autre. Elle signale enfin une sorte de scandale : un livre vaut pour l’objet qu’il est non pour le contenu qu’il porte. Une autre notion est intéressante de ce point de vue, celle de « livre d’artiste ». Il est peu de termes aux contours plus flous que celui-là désignant tantôt un livre entièrement réalisé par un artiste, de la conception à la production et la diffusion, tantôt le résultat d’une coopération entre artistes, ou entre artiste(s) et auteur(s), tantôt une oeuvre produite en commun, tantôt un ouvrage de bibliophilie contemporaine, tantôt un.. livre objet. Sans entrer encore dans le débat, que ces termes et les difficultés de leur définition nous persuadent que la relation entre écriture et peinture se pose comme jamais, que cette relation met en cause le statut traditionnel des objets de l’art et du texte, et principalement le livre.
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