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ALAIN FREIXE
Passage 1 : Vers le gouffre
Rappelons que pour Michel Butor, la poésie ne constitue pas un domaine séparé, à part, encore moins un refuge où l’on viendrait se reposer jusqu’à oublier le désordre du monde. Que c’était une manière d’habiter le monde, « plus utile que jamais, indispensable ! » ajoutait-il. Oui, à ses yeux, le tout du monde précède le poème, faut-il en vrac en faire la liste : voyages, villes, tableaux, musiques, langues, sciences, données politiques, mythologies, souvenirs, objets quotidiens, animaux…c’est dans cet océan que s’est plu à naviguer, MB, cherchant les passes, les chenaux, les graus et autres goulets avec, en mains, la torche de cette question : par où peut-on passer ? quel chemin inventer qui ouvrirait sur un demain mettant en jeu et circulation des relations toujours nouvelles entre les arts, entre les époques, entre les lieux, entre les vivants et les morts, entre l’écrivain et ses lecteurs.
Las ! voit-on autre chose que ce que voyait et dénonçait Michel Butor le 17 décembre 2001 dans ce texte qu’il écrivit pour son ami le peintre Georges Badin pour une exposition qui eut lieu à Montolieu, ce village du livre dans l’Aude, près de Carcassonne :
« On étouffe. Ouvrez la fenêtre ! Mais on étouffe dans la rue. La rue n’a-t-elle pas de fenêtre ? Ne peut-on ouvrir sur la campagne, sur la montagne, sur la mer ? Mais le nuage de pollution, de corruption gagne partout. Les usines explosent, les tours s’écroulent et les bombes dévastent, en dispersant poussière et pestilence ».
Et n’est-ce pas cela que l’on voit aujourd’hui, en pire allais-je dire – comme si c’était sur ce pire là que nous avions mis le cap suivant en cela l’injonction de Samuel Beckett Cap au pire ! en 1991. Voit-on autre chose que « l’épouvante / dont la fleur allonge ses épines pour en déchirer notre cœur » comme il l’écrit dans sa « Ballade de la fleur d’épouvante » dédiée à Edouard Delaporte dans Au rendez-vous des amis ?
Ne voit-on pas, aujourd’hui, toujours, la même épouvante nous saisir quand dans notre actualité on peut observer nos politiques perdus « dans les décombres des empires militaires et financiers », comme il le disait à Patrice Pouperon dans L’atelier de la condamine, Au rendez-vous des Amis, ou à Mireille Calle Gruber dans cet entretien sur « l’utilité poétique » auquel il se prêta en compagnie de Bernard Noël en 2013, « Si l’on considère que ce qui est utile c’est l’économie, et surtout aujourd’hui, puis si l’on considère, que ce qui est utile, c’est ce qui va rapporter directement et aussi rapidement que possible, de l’argent, évidemment un gouffre s’ouvre. »
Un gouffre s’ouvre ! Notons bien que ce gouffre n’est ni catastrophe naturelle ni d’origine métaphysique, c’est bien une production humaine et une condition du monde d’aujourd’hui, devant laquelle nous nous trouvons. Le gouffre c’est le résultat de la réduction du monde à sa rentabilité immédiate et rapide. Et il va grossissant car s’y accumulent non seulement argent et marchandises et tout ce qui va avec : guerres, destructions, exils, catastrophes écologiques…mais également toutes les valeurs qui sont hors rentabilité, qui échappent à la « pompe à phynance » du Père Ubu ! : les arts et parmi eux la poésie mais aussi la lenteur, la générosité, l’attention à l’altérité en général, etc…
C’est alors qu’il faut entendre la suite de l’affirmation de MB et voir l’épouvante, cet estournement qui dit l’effroi se retourner sur lui-même et devenir force active, énergie capable de nous pousser au travail, à relever le défi…
Ecoutons Michel Butor : « et la poésie va, dans ses meilleures représentations naturellement, la poésie va s’efforcer d’écarter les lèvres du gouffre, de faire sentir à quel point cette façon de voir les choses, celle de nombre de nos gouvernants aujourd’hui, est pernicieuse ».
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