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ALAIN FREIXE
Passage 3 – Portrait de l’artiste en jeune grillon
Sur les bords de ce gouffre, une présence. Derrière les herbes, les roseaux, dans les pierres éboulées de quelque vieux mur, un grillon. Il chante, stridulations intermittentes dans la nuit. Chant retenu. On l’entend plus qu’on ne le voit.
J’aimerais vous proposer l’esquisse d’un « portrait de l’artiste en jeune grillon » et vous offrir par là une variation supplémentaire du bestiaire autobiographique que Michel Butor avait lui-même commencé. « D’où viens-tu, Michel Butor ? Je ne descends pas seulement du singe mais de l’escargot ». A tous les « je viens… » de ce poème « Autoportrait des années 70 » dédié à Roger Borderie in Frontières, Le Temps Parallèle éditions,1985, j’ajouterais bien un « je viens des hautes herbes et des murs éboulés » !
Bien sûr, il y eut « le portrait de l’artiste en jeune singe » en 1967, cette autobiographie construite que MB présentait comme une référence parodique à « portrait de l’artiste en jeune homme » de Joyce et « portrait de l’artiste en jeune chien » de Dylan Thomas. Je ne saurai oublier le « portrait de l’artiste en jeune escargot » de 1995 dans ce livre Suite gastéropode avec des œuvres de Graziella Borghesi, reprise d’un livre de 1990.
Si le Dieu Thot écrivait sur des rouleaux de papyrus, si l’escargot écrivait sur les pierres en y laissant ses Bavures bavardes (cf ; Michel Butor et Claude Gilli, 1990), le grillon écrira dans l’air chaud de l’été son chant.
Ici, nulle mélodie, seulement des reprises, insistantes. Si les cigales sont du jour et tiennent l’arbre, le grillon, lui, est nocturne et tient la terre. Je l’ai appris de John Keats, de René Char puis au hasard des rencontres de Franc Ducros, - magnifique connaisseur de Dante et de la poésie d’André Du Bouchet - qui aimait à citer les mots du troubadour Raimbaut d’Orange (1140/45-1173) :
El temps qe grill / prob del siure / chanton el mur / jos lo caire / qe·s compassa e s’esqaira…
Que Franc Ducros traduisait ainsi :
« Au temps où les grillons, / près du chêne-liège, / chantent dans le mur, / sous les pierres entassées / qui s’ajustent et s’équarissent… »
Le grillon des troubadours ne se contente pas de chanter, on pourrait croire qu’il est celui qui travaille et ajuste la pierre. On pourrait croire qu’il est un appareilleur, qu’il taille, éprouve puis fait tenir ensemble, en les ajustant des éléments séparés. Ainsi pourrait-il être la figure même de l’homme du trobar, du poète.
Comme le grillon ajuste et équarrit les pierres du mur dans lequel il va pouvoir chanter, le poète remue la langue, la laboure, la tourne et la retourne, compose et invente une forme. Comme le grillon, il cherche la justesse dans la rencontre des mots, dans leur jointure ainsi ses poèmes vont - ils « vers les interstices » écrira Michel Butor, ménageant toujours passages et respirations.
J’ai bien dit qu’on pourrait croire mais on aurait finalement tort.
Raimbaut d’Orange écrit, remarquons le bien, « q’s compassa e s’esquaira ». Aussi avons-nous à nous montrer attentif au réfléchi ! Le grillon n’est pas celui qui ajuste les pierres Il est celui qui chante, dans le mur, sous les pierres, au lieu même où elles s’ajustent. Il n’est pas l’ajusteur en chef. Son chant habite l’ajustement, entre les pierres, dans les joints du mur, ses interstices.
Le poète ne serait pas l’auteur de son poème ?
Le grillon-chanteur n’est pas un grillon-maçon. Le poète qui « chante au bord du gouffre » n’est pas un poète constructeur mais un poète bâtisseur. J’aime à me servir ici de la différence que Georges Braque à propos de Cézanne établissait entre « Construire » et « bâtir » dans Le jour et la nuit, cahiers 1912-1952, Gallimard. Construire, c’est ajointer des éléments homogènes choisis en fonction d’un plan préexistant et représentant préalablement une totalité. Bâtir, c’est composer, lier sans plan ni emplacement prévu à l’avance un élément après l’autre. Le bâti provient de ruptures successives - on l’a dit, l’écart est productif. Tel est le rythme, cette suite de gestes qui n’obéissent qu’à leur propre loi, qui vont, inventant leur en- aller sans suspendre jamais le mouvement. Trop souvent on ne tire le rythme que du côté de la mélodie, du côté du flux, de ce qui s’écoule oubliant que ce pouvait être ce qui permettait aux choses de tenir ensemble sans se fermer. Un mur compact serait un bloc bien inhospitalier pour le grillon. Le bâti suppose des joints comme le poème tient par ses blancs, par ses silences - cf-Mallarmé et sa « poésie musicienne du silence » - comme le chant du grillon ne s’élève qu’entrecoupé de ses silences. Et telle est sa stridulation, sa manière d’ajuster les sons au silence
Le poète tel que le pense Michel Butor est un tel bâtisseur. Il a devant lui la langue et l’Histoire et certes il les écoute mais de sa main saxifrage, il va d’abord chercher à « passer de l’autre côté de (leur) surface » et donc fracturer les clichés, ouvrir des brèches dans les tournures anciennes, organiser autrement les textes, faire boiter les formes fixes de la tradition, inventer d’autres usages pour les blancs, la ponctuation…
C’est par là que le poète défend la langue comme le voulait Marcel Proust « en l’attaquant » comme il le disait à Mme Straus dans sa lettre de Janvier 1908 : « Les seules personnes qui défendent la langue française comme l’Armée pendant l’Affaire Dreyfus, ce sont celles qui « l’attaquent « (…) la seule manière de défendre la langue, c’est de l’attaquer, mais oui, Mme Straus, parce que son unité n’est faite que de contraires neutralisés, d’une immobilité apparente qui cache une vie vertigineuse et perpétuelle (…) ». L’attaquer, ce n’est pas la détruire, c’est en tenir compte. Ainsi le poète va bâtir / écrire avec des mots. Ceux-ci comme les pierres ont leur poids, leur irrégularité, leurs angles, leurs particularités, leur histoire, leur timbre…Ainsi le poète-bâtisseur ne commande pas entièrement, il cherche à se rendre attentif à la manière dont vont s’appareiller les mots, s’enchanter les uns les autres.
L’architecte du mur de notre grillon comme du poème est donc le rythme comme puissance d’accord. Rythme qui respecte les différences, qui rend pierres et mots composables, ensembles mais séparés. Il fait tout au plus qu’il puisse se faire, que des passages soient possibles.
Les murs comme les poèmes se bâtissent dans la rencontre - C’est l’entre qui bâtit – rencontre entre ce qui était déjà là avant lui et qui pèse, pierres ou mots, et le vide qui fait place et pour que quelque chose advienne, le rythme qui va tenir la juste distance entre les pierres et les mots. Le rythme est ce qui va faire que ça tienne. Ni pierres ni mots mais ce qui les sépare et relie, l’entre-deux. C’est bien là que MB plaçait l’enjeu même de la poésie : « convertir le vertige du gouffre en rythme se déployant » de même que le grillon convertit la nuit, ses chaleurs, en chant d’appel.
Lorsque l’ajustement est juste alors le chant advient. Quelque chose d’entre les pierres, d’entre les mots, le grillon comme le poète chante, quelque chose de plus que les pierres et les mots, ce « plus que » qui se dérobe. – comme ce « quelque chose de plus que l’été » qui « n’en finissait pas d’agoniser dans l’étouffante immobilité de l’air », selon les mots par lesquels Claude Simon termine son Tramway.
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