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ALAIN FREIXE
Passage 2- Se tenir sur le bord
« Ecarter les lèvres du gouffre », on le voit, il ne s’agit pas pour MB de chercher à se consoler en l’embellissant, ni de hausser la voix au sens où l’on augmenterait le volume sonore le confondant avec le ton, cette intensité ni de combler ce gouffre comme si la poésie avait à réparer les désastres accumulés ; ni de construire des ponts permettant de l’enjamber…manière efficace certes et parfois élégante de l’éviter des fois qu’il aurait des choses à nous dire…
Alors que la langue convenue, instrumentalisée solidifie le monde tant elle aime à l’administrer et le classer afin de le ranger, boite sur boite, la poésie n’ajoute pas du discours à du discours mais au contraire son écriture fait craquer la croûte verbale qui recouvre les êtres et les choses.
Non, il s’agit de se mettre au travail – de sérieusement le prendre en charge, de « s’efforcer » dit MB « d’écarter ses lèvres » afin d’écouter ce silence qui remonterait de son fond, silence qu’il faudra ensuite traduire pour le porter jusqu’au chant pour que nous tous l’entendions.
Le verbe écarter le dit bien. Ecarter, c’est produire de l’écart. Toujours Michel Butor se souciera de cela jusqu’à en appeler à Arthur Rimbaud : « communique-moi ta force d’écart ! » s’écriera - t - il - « écart » si important qu’il deviendra le nom même de la maison de la famille Butor à Lucinges.
La main qui écrit est une main saxifrage, comme la pierre de ce même nom qui perce la pierre, la main qui écrit perce, creuse dans la langue qu’elle a fissurée, agrandit et maintient l’écart. J’aime utiliser ce mot s’agissant de Michel Butor tant il évoque cet arrière-pays niçois qu’il aimait tant puisque cette fleur – la saxifrage florulenta - constitue l’emblème historique du parc national du Mercantour.
S’efforcer d’écarter les lèvres du gouffre n’est pas chose aisée tant le gouffre ne cesse de se protéger lui-même car il n’est pas que lieu, il est mode de production…On pourrait dire que l’argent-roi et ses marchandises remplissent toujours plus la décharge et ce jusque dans nos yeux, il s’agit alors à partir de sa propre faiblesse endurante de tenir l’écart, d’entrer en lui et de marcher dans l’ouverture non d’un pas conquérant mais de pas glissés entre les mots du poème, forme en formation comme entre les arts, d’en assurer la tension germinative. Que se défassent les nœuds mais nœud sur nœud, nœud après nœud avec l’obstination de qui sait qu’il n’y aura rien de définitif, qu’il n’y aura pas de fil parfaitement libre et clair, qu’un nœud défait en fera apparaître un nouveau, puis un autre…C’est ainsi que tout livre ouvrant sur un nouveau livre, Michel Butor ira de livre en livre.
Quand on tient ainsi l’écart, c’est sur ses bords que l’on se tient. On se tient là à couvert, on se faufile. On tient le défilé. C’est un art du déguerpissement si déguerpir n’est pas fuir mais si c’est au contraire une démarche, un processus, si c’est créer en chemin sur la frontière.
C’est sur ce bord-là qu’à lieu le travail, c’est là qu’il nous faut habiter pour Michel Butor si habiter, c’est marcher, rester éveillé, ouvert, disponible à ce qui vient et qui nous changera.
C’est vivre en frontalier, dans un entre-deux. Pensons alors à son « Auto-portrait des années soixante-dix » pour Roger Borderie, publié dans Frontières, éditions du Temps parallèle, Tome II des œuvres complètes :
« Où es-tu Michel Butor ?
Je suis entre l’ici et le maintenant, entre l’ailleurs et de dorénavant, entre le centre et l’encore, entre la marge et le feu // je suis à proximité d’un aéroport »
On ne saurait passer sans relever cette chute dans la banalité géographique, sans le contexte niçois - « les antipodes » étaient situés à quelques kilomètres via la promenade des anglais, longeant la baie des anges – tant elle illustre cette différence qu’il relèvera toujours lorsqu’il aura à parler de ses relations avec André Breton et le surréalisme du côté de la rue du Dragon- « Il y a dans mon poème, aime-t-il à répéter, un côté terre-à-terre ».
C’est sur ce bord, ce fil qui fait couture comme « le tremblement de la voix (…) la musique d’un cœur qui palpite », c’est là qu’écrit Michel Butor toujours en lisière, entre-deux œuvres : celle qui avant de se clore ouvre sur une nouvelle œuvre apparaissante, « tout adieu, disait son ami Edmond Jabès, est l’éblouissante audace d’une aurore ».
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