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ALAIN FREIXE
Passage 4 - Chanter
Comme le grillon se cache, disparaît dans le mur, le poète s’efface au bénéfice de l’œuvre. Il ne s’agit pas de disparaître vraiment, ni de renoncer à sa voix. Il s’agit de laisser les pierres, les mots « s’ajuster et s’équarrir ». L’œuvre est là, l’autorité qui la produite s’est (effacée) retirée à la manière du grillon qui chante depuis l’intérieur du mur, à couvert, caché, au secret. Seule sa voix s’élève du mur.
S’effacer n’est pas mauvaise fuite. Ce n’est pas se réfugier dans une neutralité faussement bienveillante. L’effacement n’abolit pas la singularité, la responsabilité. Elle abolit tout au plus la prétention à être le maître du sens.
Esthétique et éthique sont de responsabilité.
Le Bâtisseur ne renonce pas à sa main, il a sa main mais il renonce à ce qui pourrait être sa souveraineté. Telles sont les mains heureuses du poète – On me permettra ce nouveau signe à Mireille Calle Gruber à qui je dois ces mots d’Arnold Schönberg : « Une main heureuse agit à l’extérieur, loin de notre moi bien protégé (…) heureuse la main qui essaie de saisir ce qui ne peut que lui échapper quand elle le tient. » Ce travail de dépossession est au fondement de tout travail artistique. La main heureuse, c’est la main de l’autre qui peint, celui qui travaille. Ainsi vivant et sentant, il se donne vie à lui-même et nous donne vie à nous autres, regardeurs. De ton à ton, il retend la corde des jours.
Tel est le chant butorien.
Chanter n’est pas oublier le gouffre, ni lui tourner le dos, ni le combler.
Le poète est un homme du bord. De l’entre-deux : l’endroit où deux règnes se touchent sans se confondre : le sol et le vide, l’informe et la forme, le dicible et ce qui se dérobe. A Michel Ménaché, dans un entretien que publiera la revue Europe en 2003, MB dira : « Je joue la frontière comme d’un instrument de musique. La frontière devient une membrane et cette membrane on peut la faire vibrer : les régions d’un côté et de l’autre vont faire chanter leurs différences. »
Son chant n’est pas au-dessus du gouffre, il reste affecté par lui, peut-être même est-ce lui qui le fait trembler comme il tremble. Le chant n’est pas la belle forme imposant, souveraine, son ordre au chaos. Il porte l’agitation dont il procède. Il tremble de tout ce qu’il a perdu pour prendre forme. Le poète chante sachant et considérant de puis le bord le gouffre et s’il ne le supprime pas, au moins empêche-t-il le gouffre d’avoir le dernier mot.
Au pays d’entre-deux, la demeure que MB bâtit - Je pense ici au beau livre d’Edmond Jabès de Je bâtis ma demeure, Gallimard, 1959 - est dans le chemin. Dans ce chemin qui n’existe pas et qu’il nous faut inventer, pas après pas, poème après poème, livre après livre, comme le disent les vers célèbres d’Antonio Machado :
« Caminante no hay camino / el camino se hace al andar ».
C’est sur ce chemin que s’élève le chant butorien : un « élixir de survivance (…) m’efforçant de transmettre au-delà de toutes les barrières / le signe talismanique des enfants affamés de tout / pour faire sauter les serrures de la caverne aux orages / qu’inonderont de leurs semailles électriques / la désolation de nos terrains vagues / pour l’accouchement du temps de la soie (joie) !) ». (à JM Atlan - Au rendez-vous des Amis, L’Amourier, 2003). Chanter ainsi reste ce « prodigieux moyen de se tenir debout, de continuer à vivre intelligemment à l’intérieur du monde quasi-furieux qui vous assaille de toutes parts » dont parlait MB en 1959 dans son Discours de Royaumont.
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