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RAPHAËL MONTICELLI
En 2012, la médiathèque de Contes (dans le moyen pays niçois) organisait une exposition des livres de Martin Miguel. Œuvres croisées, œuvres communes, illustrations... Le texte ci-dessous se proposait de faire le point sur le travail de Miguel dans le domaine du livre.
PEINTURE ET ÉCRITURE : LE TEMPS DE LA DIVERSIFICATION
À partir de 1996, Miguel va diversifier les rencontres et les collaborations : avec Michel Butor [3], d’abord, puis Alain Freixe, Paul Badin, Serge Bonnery, Jérôme Bonneto, Yves Ughes et Bernard Noël.
Cette diversification des rencontres s’accompagne d’une diversification des rapports au texte et au livre.
A défaut de rentrer dans les détails de l’analyse de chaque texte, on peut proposer quelques pistes et quelques exemples pour montrer comment les oeuvres de Miguel font mot...
Prenons, comme premier exemple, ce vide autour duquel se construisent bien des oeuvres de l’artiste, et retrouvons le nommé, dans les textes : « vide, trou, trouée, absence ». Voyons comment il prolifère en « creux, failles et fissures », comment il affecte des images de corps : « oeil, arcades, sexe, cul »... Ce « trou » croise aussi les images -contradictoires- de bâti et de ruines ; dans son anagramme d’abord, « tour » et dans l’opposition entre le « trou » et la « tour » !
Si nous explorons l’impact des couleurs, nous trouvons des images de floraison, de paysages végétaux, ou de liquidités, pluies, bruines, et fleuves. Associées au trou, nous avons les images de source, et de surgissement.
Le béton, matériau majeur du travail de Miguel, induit les images urbaines, et la différence entre le béton et les couleurs permet toutes les images contradictoires de la ville, ou celles de l’architecture.
L’espace, l’indétermination du format, l’ouverture produisent une multiplicité d’images liées à la terre, aux rochers, aux montagnes ou au ciel : « météore, étoiles, constellations »...
Le temps enfin, et la diversité des temporalités à l’oeuvre dans l’oeuvre de Miguel, se retrouvent dans les gestes, les mouvements, le rythme, l’appel à l’histoire... ou aux millénaires...
Le lecteur aura reconnu dans ces propos les échos des écrivains qui ont collaboré avec Miguel : Alocco, Butor, Badin, Freixe, Noël, Bonnery, Bonneto, Ughes... Il aura aussi noté que les thèmes se mêlent dans l’oeuvre plastique comme ils le font dans les textes… Quelques exemples en témoigneront...
Cohabitation [4], 1998 est le premier livre issu de la collaboration entre Miguel et Butor. Son texte poétise l’espace plastique dans lequel il s’inscrit et qu’il désigne en s’y référant sans cesse et en transposant les objets assemblés par Miguel. Ainsi, par exemple, le texte débute par « à l’orée du bois / le béton fleurit.... », ailleurs, il écrit :« pages faites livre / enlaçant leurs phrases ».
Dès son titre, Noir de source [5] dit clairement la référence au travail de Miguel qui se confirme dans les premières lignes :
Le rythme chez Miguel est père du temps et de l’espace. Un tour de plus entre béton et suie, et c’est un trou. Ou c’est une tour !
La terre et le ciel
Le texte nomme deux des thèmes majeurs du travail, joue sur deux anagrammes, rebondit sur le thème du bâti, et établi un système d’oppositions.
Les textes de Jérôme Bonnetto [6] se développent tout aussi clairement à partir des deux thématiques du vide et de l’espace. Le premier d’entre eux (significativement numéroté « 0 » dans la version tapuscrite) propose la séquence suivante :
Espace —> constellation d’étoiles —> constellation de trous —> constellations —> trous —> espaces
Les douze autres textes développent ces images en les croisant avec toute une série d’autres thèmes : un mot qui scintille / Une étoile manquante / Pensée de Stromboli / les larmes …
Le texte de Bernard Noël [7] opère dès le premier vers un glissement des constituants inertes de l’œuvre plastique vers la sphère du vivant et du corps.
Crâne coquille chair
ce que La deuxième strophe confirme
Creux
Arcades vides
Où fut crevé le regard
en même temps, tout le long du poème on retrouve à la fois la contamination sonore de « creux » :
Crâne / crachat / crasseuse / cris / cœur
et l’expansion des images suggérées par le thème du creux, qui explose en
Coeur, cul, confusion
à la dernière strophe.
Marcel Alocco dit qu’il n’a pas rédigé son texte [8] à partir du travail de Martin Miguel, mais qu’il l’a choisi en raison des correspondances qu’il y avait repérées. Avec Il était un petit navire [9] nous nous retrouvons en effet dans un univers urbain marqué de la poussière noire des routes, et de brûlures acides dans la beauté rousse des horizons. Le texte s’achève sur l’évocation de « l’étrave qui pointe les profondeurs / et la poupe les étoiles », image de navire, de mer et de ciel que l’on trouve de façon récurrente dans les textes sur le travail de Miguel [10]
On laissera au lecteur la liberté de revenir à ces textes et à ceux que l’on n’a pu évoquer afin qu’il prenne le temps et le plaisir de repérer plus finement l’impact de la peinture sur les textes et… de revenir aux images et de voir comment, à leur tour, elle se modifient de l’invasion et de la contamination des mots...
[3] Les premières rencontres donneront lieu à un entretien qui servira de préface à l’exposition de Miguel à l’espace Vallès (Saint Martin d’Hères) en 1996
[4] Cohabitation, textes de Michel Butor et Raphaël Monticelli manuscrits sur cinq briques pages réalisées par Martin Miguel. 6 exemplaires
[5] Noir de source, texte d’Alain Freixe, imprimé sur papier, intervention plastique de Martin Miguel, cahier du museur ed., Collection “À côté”, 21 exemplaires, 2007
[6] Constellation 13 textes différents manuscrits par Jérôme Bonnetto sur les demi-sphères en béton de Martin Miguel, 25 exemplaires, 2008
[7] Crâne, coquille, chair, texte de Bernard Noël imprimé sur papier, intervention de Martin Miguel, Cahiers du Museur ed. (collection À coté) 21 exemplaires, 2010
[8] Duo/Duel textes imprimés sur papier et interventions plastiques de Marcel Alocco et Martin Miguel, tissu, fil et béton, 2008
[9] Il était un petit navire extrait de “Journal d’un an”, 13 août 2007, dixième année
[10] Par exemple le texte de R. Monticelli écrit sur quelques pans de mur de Miguel, diverses versions de 1995 à 1998 ou encore, la partie Michel Butor de Cohabitation op. cit.
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