BRIBES EN LIGNE
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MICHEL BUTOR

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Comment découvrir l’Amérique
© Michel Butor

Aussi pour Jean-Michel Vecchiet

Artiste(s) : Jasper Johns , Vecchiet Ecrivain(s) : Butor (site)

Encore la couleur, mais cette fois la couleur nommée, écrite mais de telle façon qu’on a l’impression qu’elle est proclamée ; couleur de fête dont on espère que bientôt elle ne sera plus nationale. Noms de couleur qui remplacent dans le noir ou le gris les couleurs absentes ; noms qui permettent à la fois de survivre malgré cette absence, mais qui la soulignent. Dans d’autres cas, ce sont des noms paradoxaux qui nient les couleurs violentes que nous voyons. Ainsi le mot rouge est écrit en vert, ce qui montre que le rouge n’est pas encore assez rouge et que le rouge devrait être capable d’intégrer le vert, qui nous invitent à une découverte d’un nouveau monde des couleurs.

On se décide. De l’autre côté du fleuve on craint la guerre. Déclarations. Plus on s’éloigne du pôle Sud plus les nuits sont longues. Les murs se couvrent d’insultes. Madame choisit une bague. Un artiste de la république Centre-Africaine pose un cercle de couleur inconnue sur un fond violet.

PENNSYLVANIE, le traité avec les Indiens delaware en 1682 : le grand Dieu qui est le pouvoir et la sagesse qui vous a faits et qui m’a fait (Willliam Penn) incline votre âme à la droiture, à l’amour et à la paix ; je vous envoie ceci pour vous assurer de mon amour, et dans le désir que vous aimiez mes amis ; DELAWARE, l’Etat des Dupont de Nemours ; MARYLAND, la pratique religieuse la plus importante des Européens d’Amérique est le pèlerinage à la ville sacrée de Washington où se trouvent les principaux temples et les organes essentiels du gouvernement ; le monument à Washington illuminé ; le territoire de cette ville, quasi rectangulaire, est enclavé dans l’Etat de Maryland, mais il n’en fait point partie. C’est un espace à part. Ses habitants ne participent point aux "élections", les plus fameuses des cérémonies politiques des autres citoyens américains.

On inaugure l’arsenal, c’est le plus moderne du monde. Quelque part un jeune sculpteur passe des examens. Si doué qu’on le reconnaisse il a des difficultés à l’Ecole des Beaux-Arts. Soleil sur les montagnes.

En ce 500ème anniversaire du premier voyage transatlantique de Christophe Colomb, comment ne pas le célébrer quelque peu quand on parle d’un artiste américain ? C’est d’autre part un personnage qui m’a toujours fasciné. Lorsque j’étais adolescent j’avais joué avec des camarades la pièce de Paul Claudel : Le livre de Christophe Colomb , et lorsqu’on m’avait fait remplir, lors de mes premiers "succès" littéraires le questionnaire dit de Marcel Proust, à la question "quel est votre personnage historique favori ?", j’avais répondu Christophe Colomb.

On y va. De l’autre côté de la mer on déclare la guerre. Défilés de mode. A l’équateur les nuits sont toujours égales aux jours. Le Soleil est dans les Poissons. On entend à la radio des témoignages accablants.

VIRGINIE, à Monticello, Thomas Jefferson fit courir au-dessous du plafond de son hall une légère frise de stuc : griffons, vases, rinceaux et torches ; CAROLINE DU NORD, les algues, l’écume, le sable, le sel, les vagues, la mer. Les Indiens cherokee invitèrent les missionnaires à venir s’installer parmi eux et à ouvrir des écoles pour leur enseigner leus secrets ; CAROLINE DU SUD, les vieilles maisons de Columbia, oursins, crabes ferà cheval, bernard-l’hermites, crabes pierres, crabes bleus, la mer.

Un plombier débouche un évier. Un couturier cinghalais pose une écharpe bleue sur une robe jaune. Quelque part un jeune musicien s’interroge sur sa carrière. Tempête sur la ville.

Aventures de l’auto-citation : le bras du PLONGEUR par exemple, mais surtout de l’autocitation de citations, la reprise de citations qui ont déjà été imprégnées par l’oeuvre, l’autoportrait de Marcel Duchamp, les devinettes, et naturellement le drapeau américain. Quant à la Joconde, ce n’est pas seulement une citation de Léonard de Vinci, mais de celui-ci par Marcel Duchamp.

Lors d’une exposition précolombienne en cette année, j’avais écrit une ELEGIE A CHRISTOPHE COLOMB, que j’ai d’ailleurs intégrée dans le texte de TRANSIT, et dans laquelle j’ai essayé de faire jouer ensemble trois éléments : d’abord le voyage lui-même, ce qui remplace un certain nombre des passages que j’ai arrachés de mon ALMANACH :

Quand leurs bannières flottant enfin
sur l’Alhambra tu es allé trouver
les Rois catholiques pour leur parler
du grand Khan roi des rois des Indes
et qu’ils se laissèrent convaincre par ton idée
d’aller vers l’Orient par le chemin d’Occident
et te firent partir avec trois navires depuis Palos...

Pendant qu’un jeune peintre passe ses examens, un jeune sculpteur s’interroge sur sa carrière, et quelque part un jeune homme se découvre une vocation de musicien. D’autres ont des métiers plus modestes, mais souvent plus rémunérateurs : les charpentiers scient les poutres pour les ateliers des peintres, les plombiers débouchent les éviers des sculpteurs, les pâtissières enfournent leurs tartes pour apaiser les fringales des musiciens.

On rate. La guerre s’étend dans les villages. Galas. Plus on s’approche du pôle Nord plus les nuits sont longues. On voit à la télé des bouteilles de boissons gazeuses. Une pâtissière enfourne ses tartes. Quelque part un jeune homme se découvre la vocation d’architecte. Neige sur les armées.

Nuages sur l’océan, pluie sur les forêts, soleil sur la savane, sur les montagnes, tempête sur la ville, neige, tempête sur les armées. On attend, on hésite, on se décide, on y va, on rate.

Publication en ligne : 21 juin 2009

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