Accueil > Les rossignols du crocheteur > ALOCCO, Marcel > 2000 - Imparfait dans le texte
RAPHAËL MONTICELLI
Dans le Cahier Alocco publié par les éditions de l’Amourier, cet entretien fait suite à la présentation générale Alocco, sémaphore inspiré.
RM : Après 74, c’est la grande aventure du Patchwork...
MA : La Peinture en Patchwork : chaque fragment n’est qu’un passage, une page dans le Patchwork en cours de constitution. Il s’agissait de trouver des solutions plastiques à deux problèmes. D’abord, prendre en charge l’héritage incontournable, cette « Peinture » qui existe quoi que je dise ou fasse, matériaux et concept, la couleur et son sens. Et puis permettre une lecture des signes qui ne soit pas celle du livre, mais réponde à la vision synthétique de l’art plastique. D’où déchirer, et remonter dans le désordre des images du Musée imaginaire élargi. Egidio Alvaro avait justement intitulé son texte Le Laboratoire de l’insensé. Interrogé en Avignon, André Malraux, trouvait qu’il y avait du sacré dans le fait de brûler une oeuvre « mais déchirer un tableau, ça fait dingo » avait-il dit au journaliste du « Monde ».
Il semble que l’écriture et l’image se confondent de l’origine à aujourd’hui en prenant un peu d’écart ou d’autonomie parfois, mais dans le même but de commenter et décrire ou « d’écrire » le réel, car l’art qui ne serait qu’objectif ne serait rien d’autre que le réel lui-même. Et pourquoi aller à une reproduction du réel si je possède le modèle ? Le ready-made de Marcel Duchamp souligne ce manque d’assimilation qui commente la confusion impossible du regard sur le réel avec le réel. Rien de plus sot, sur ce point, que les propos « publicitaires » de Klein ou de Ben tels que « l’Art c’est la vie » ou « Tout est art ». J’écris-peints ou « décris » pour garder, non l’objet, mais ma vision de l’objet. Avec les « Bandes-objets » en 1965, et après avec le « Tiroir », le but n’était pas de faire des livres, même si j’en parle parfois comme de livres, phrases, chapitres... J’ai construit (ou rêvé ?) des objets plastiques en pages ou en fragments (du Patchwork) qui sont sur la frange où l’écriture qui existe dans tout tableau tissage, textile, texte, se dévoile, perd sa toile, dénoue des blocs mais noue des fragments et se dénude. On parle du châssis nu, état dans lequel quelques uns d’entre nous, et singulièrement Daniel Dezeuze, l’avons travaillé.
RM : Tu parles d’écriture et d’image. J’aimerais instister là dessus, parceque la question de la relation entre peinture et écriture me paraît centrale et que tout ton travail tourne autour de cette question qui me paraît se focaliser dans la question du statut du livre. Le débat sur le « livre d’artiste », le livre objet, « les oeuvres croisées », les nouveaux modes de relations entre « image » et « texte » et les nouveaux type d’objet ...d’art à quoi ça donne lieu, ressortissent de ce problème général de la relatio n entre écriture et peinture.
Je dirai que tu es, d’une certaine façon, le représentant d’une catégorie d’artistes qui ont fait du signe (au sens sémiologique du terme) l’objet de leur travail de peintre : comme les peintres anciens prenaient les personnages et épisodes bibliques comme objet de leur travail, comme Monet prenait la cathédrale de Rouen ou les nénuphars.
Mais tu as introduit dans ton travail une dimension supplémentaire : ce qui t’intéresse, ce n’est pas tant l’objet ou le signe -fût-il linguistique- mais l’image, le système iconique, son fonctionnement comme système, les relations entre les images que tu crées et les images de la culture, aussi bien la culture commune que la culture savante, et le statut particulier de ces images -les ébranlements du système- quand on met ensemble images communes et images savantes, ou quand on questionne l’image à la lumière des moyens qui la permettent.
Cette « ligne Alocco » me paraît en effet très structurante, très cohérente, très particulière. Elle est très nécessaire à notre interrogation sur le statut de l’image et du texte dans le monde contemporain.
C’est ainsi, me semble-t-il, que tu as, non seulement fait le long des années, oeuvre de peintre, mais aussi donné forme à bon nombre d’objets que je ne saurais nommer autrement que « livres d’artiste » et qui explorent presque tout les sens que prend ce terme : livres comme traces d’un geste, d’un « event », livres « objets », devenant objets ou constitués d’objets, illustration s pour des textes, tirages de tête, propositions plastiques déclenchant des textes...
Tu as exploré tout cela et la relation qui s’institue entre le texte du poète et l’oeuvre du peintre, pourtant, tu regrettes parfois ce que tu dénonces comme une confusion des genres ;tu n’es pas bien tendre pour les approches poétiques de l’art... Mais dans le domaine de l’art, comme dans quelques autres, le traitement poétique des problèmes n’est-il pas plein d’enseignements ? Les textes de Butor ou ceux de Lascault éclairent ton travail d’une façon particulière. C’est là aussi que l’on mesure la transformation des relations entre écriture et peinture, dans ce rôle nouveau que tient la poésie par rapport à la peinture.
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