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MICHEL BUTOR

Les sandales d’Hermès I
© Michel Butor

Courir les routes

Publication en ligne : 28 janvier 2023

Ce texte est paru en 2005 dans Le Bonheur de la littérature aux Presses Universitaires de France en hommage à Béatrice Didier. Il est repris dans le tome X des œuvres complètes.
Béatrice Didier est professeur émérite de littérature à l’école normale supérieure, spécialiste de littérature française des XVIIIe et XIXe siècles.
Elle fut l’interlocutrice de Michel Butor dans « Le retour du Boomerang » (1988 PUF).
Pour accéder au texte complet au format PDF, cliquer sur l’ic$one

Ci-dessous, la première partie de ce texte


Stèle préliminaire

L’Hermès des Grecs, qui est aussi le Mercure des latins ou le Lug des Gaulois, était le messager des dieux. Plutôt que de se manifester dans toute sa force de foudre, de soleil, de feu souterrain, ou de s’embarquer dans de complexes métamorphoses, il était plus facile pour un des olympiens de lui demander de parler à sa place. Il était ainsi l’interprète de tous.

Il lui fallait pour cela se déplacer le plus rapidement possible, c’est pourquoi la Fable l’avait doté d’un chapeau ailé qui sans doute l’aidait à lever la tête et à repérer son chemin dans les embrouillaminis les plus denses, mais surtout de sandales ailées. Il était ainsi le patron des voyageurs. Non seulement des voyageurs physiques, mais aussi des pélerins à la recherche de lieux de révélations, même s’ils restaient dans le labyrinthe de leur chambre d’étude, de leur bibliothèque ou laboratoire. Il était le dieu des philosophes et en particulier de ceux qui cherchait à nous rendre jeunesse et santé, grâce à des drogues cherchées parfois sous d’autres cieux. Son caducée, bâton enlacé par deux serpents qui réconcilient leurs venins, est encore l’emblème de nos médecins et pharmaciens.

Invoqué par tous les chercheurs de secrets, interprètes de symptômes et songes, dérobeurs de feux de ciel ou de la Terre, il était tout naturellement invoqué par les voleurs, et partageait avec Apollon la vénération des écrivains.


I
COURIR LES ROUTES

A) A PIED

1) L’appel

Il y a voyage quand on part d’un lieu pour arriver dans un autre, et très généralement pour revenir au point de départ. Tout changement définitif d’habitation peut être considéré comme un périple interrompu. Mais avant la fixation même il y a l’errance. Les hommes se déplacent sur de vastes territoires qu’ils apprivoisent peu à peu, à la recherche de baies sauvages ou d’animaux, couchant où ils peuvent, dans des grottes ou des abris de feuillage.

Puis il y a l’enracinement, plus ou moins progressif. On cultive la terre, et l’on a besoin de la surveiller ; on parque des troupeaux qu’il faut suivre au long de leurs transhumances. Un bâtiment marque spécialement cette fixation, le moulin, le lieu où l’on vient pour moudre le blé ou le maïs de toute la région, après l’avoir longtemps moulu à domicile à grand effort. D’abord après les hommes ou y attelle ânes ou chevaux. Puis c’est la rivière qui est domestiquée, beaucoup plus tard le vent lui-même.

Le bief qui anime la roue retient dans son mouvement et son murmure toutes les errances antérieures, annonce toutes les aventures possibles. Ainsi Schubert fait chanter son ami Willelm Müller :

“Nostalgie du meunier l’errance
il serait bien piètre meunier
qui n’aurais regretté l’errance

C’est l’eau même son professeur
qui ne s’arrête jour ni nuit
dans son obsession de l’errance

Nous l’enseignent aussi les roues
qui détestent rester tranquilles
infatigables tout le jour

Et même les cailloux si lourds
dansent dans les irisations
désirant être plus rapides

Errance errance ô nostalgie
patron patronne s’il vous plaît
laissez-moi reprendre la route”


2) Sur les chemins

Suivons le voyageur piéton dans les sentiers qu’il dessine en partie lui-même. Son attirail est des plus simples. Il lui faut comme à Hermès des sandales et un chapeau. Dans les climats rigoureux, il faut évidemment le vêtement. Dans les régions peu habitées, il faut aussi de quoi s’installer provisoirement pour la nuit, de quoi se fabriquer à manger. Le piéton emmène avec lui sa civilisation en raccourci, et même sa civilisation en raccourci et même sa situation précise dans la société d’où il vient. Ainsi aujourd’hui l’homme conserve précieusement ses documents d’identité dans ses poches, détail essentiel du vêtement masculin contemporain, la femme dans son sac.

Poche extérieure, le sac prend mainte forme, le bissac, d’antan, le baluchon du vagabond. Il s’organise peu à peu en particulier dans l’armée. Le légionnaire ou le fantassin doivent transporter avec eux armes et bagages ; le romain réalise de compexes équilibres sur sa pique ; le conscrit de l’empire possède un sac à dos avec compartiments et crochets lui permettant de trimballer couvertures tentes et gamelles.

Les pélerins ont un accoutrement qui les distingue : ceux de Saint Jacques ont pris la coquille pour enseigne ; ils ont longue cape et bâton lequel sert à la fois pour se défendre contre les animaux sauvages ou les bandits du chemin, et de canne pour franchir les régions rocailleuses, les cols escarpés, tout en permettant d’accrocher le ballot et la gourde nécessaire dans les régions sèches les régions sèches. Ils n’ont plus besoin de transporter leur couchage, car ils se sont peu à peu organisés en routes et relais dans lesquels ils pourront trouver couvert et sécurité.

Les artisans s’organiseront peu à peu en guildes voyageuses, avec des adresses pour l’hospitalité. L’essentiel du bagage, ce sera alors l’outillage, la trousse du maçon ou du ferronnier, bientôt celle du médecin.

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