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MICHEL BUTOR
Courir les routes
Ce texte est paru en 2005 dans Le Bonheur de la littérature aux Presses Universitaires de France en hommage à Béatrice Didier. Il est repris dans le tome X des œuvres complètes.
Béatrice Didier est professeur émérite de littérature à l’école normale supérieure, spécialiste de littérature française des XVIIIe et XIXe siècles.
Elle fut l’interlocutrice de Michel Butor dans « Le retour du Boomerang » (1988 PUF).
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Ci-dessous, la première partie de ce texte
2) La magie du voyage
Dans une des histoires que Galland a rajoutées au texte canonique des Mille et une nuits, déclarant qu’il les tient du maronite Hanna dont on n’a jamais retrouvé les texte original, nous voyons le sultan des Indes envoyer ses trois fils en pays lointains à la recherche d’objets surprenants. Celui qui ramènera le plus extraordinaire et le plus utile épousera sa cousine Nourounnihar et succédera à son père sur le trône. Ils partent à cheval solitaires tous les trois, et après s’être joints à différentes caravanes, Houssein arrive à Bisnagar, Ali à Shiraz et Ahmed à Samarcande.
Chacun trouve dans le marché un objet apparemment sans valeur, mais qui est en réalité ce qu !i est le plus utile au voyageur. Le premier, c’est un vieux tapis, mais qui peut voler et vous transporter b eaucoup plus vite que le cheval le plus rapide, le second un petit tuyau d’ivoire qui permet de voir distinctement même ce qui est très lointain, le troisième une pomme dont l’odeur guérit de toutes les maladies. Lorsque les trois frères se retrouvent, le tuyau d’ivolire leur permet de voir que la princesse est gravement malade, le tapis de se rendre auprès d’elle en quelques instants, l’odeur de la pomme de lui rendre la santé.
Il en résulte que les trois objets étaient nécessaires pour parvenir au but recherché et qu’il est toujours impossible de départager les trois frères. Mais on voit bien trois utilités fondamentales du voyage : la première, c’est l’espace du déplacement, le tapis est une voiture élémentaire qui permet de faire voyager plusieurs personnes et objets ensemble ; la deuxième, c’est l’instrument d’optique ou de positionnement : lunette d’approche, télescope, sextant, astrolabe, à quoi il faut ajouter boussoles, plans, cartes, atlas ; la troisième c’est la nourriture de santé, ce qu’il faut emporter avec soi pour résister aux épidémies, serpents venimeux, chutes ou changements de climat ou de régime alimentaire.
Le voyage est la région des merveilles et l’objet de voyage est intimement lié à la féérie, en particulier à cause de la particularité qu’il doit avoir d’être aussi ramassé que possible et de se développer. Aussi que de compartiments, de repliements, d’encastrements. Il ne faut pas qu’une pouce de place soit inutile. Tout ce qui est vide d’habitude doit être utilisé. Nous voudrions emporter notre maison, mais ce doit être une maison démontable.
Les mongols démontent leur yourte pour la charger sur leurs chevaux et la remonter lors d’une autre escale. Ainsi le mongol Kubla Khan, à peine éveillé de son errance ancestrale, dans la cité de Ciandu, à côté du palais de l’enracinement, tout en marbre, maintient un mobile palais de bambou qui fait l’émerveillement de Marco Polo :
“Et de plus le grand Can a fait son palais bâtir de telle sorte que sans peine il peut le faire démonter et porter là où il veut ; et quand il est rebâti, plus de deux cents fortes cordes de soie le maintiennent tout au tour comme une tente, parce qu’en raison de la légèreté du bambou, le vent le jetterait par terre. Et vous dis que le grand Can demeure là trois mois de l’année, juin, juillet et août, tantôt dans le palais de marbre, tantôt dans le palais de bambou, et c’est pour échapper à la chaleur brûlante, car l’air y est plus frais et tempéré qu’en autres lieux. Et pendant ces trois mois que vous avez ouï, le grand Can tient le palais dressé, mais dès qu’il s’en va, et il fait démonter, et tous les autres mois le garde en monceaux et paquets.”
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