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MICHEL BUTOR
Courir les routes
Ce texte est paru en 2005 dans Le Bonheur de la littérature aux Presses Universitaires de France en hommage à Béatrice Didier. Il est repris dans le tome X des œuvres complètes.
Béatrice Didier est professeur émérite de littérature à l’école normale supérieure, spécialiste de littérature française des XVIIIe et XIXe siècles.
Elle fut l’interlocutrice de Michel Butor dans « Le retour du Boomerang » (1988 PUF).
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Ci-dessous, la première partie de ce texte
3) L’enseigne d’auberge.
Partout d’ailleurs où pénètre le flux du voyage, des maisons se spécialisent pour l’hospitalité. Ce sont les auberges. On y loge “à pied, à cheval et en voiture”. Mais ici contrairement aux hospices ou commanderies, il convient de payer son écot. L’aubergiste vous évalue dès l’entrée, de même que l’hôtelier d’aujourd’hui estime vos valises. Il s’agit de savoir si l’on pourra règler sa dette. Il en résulte donc que le costume du voyageur doit non seulement être commode, chaud et léger, mais manifester quelque faste. Contrairement au vagabond, au pèlerin, le client des auberges doit montrer qu’il est riche. Mais ne va-t-il pas provoquer ainsi toutes les envies des brigands et surtout des voleurs qui sont en quelque sorte son ombre. Certes il est en général armé, même si c’est légèrement ; mais il y a le guet-apens et le sommeil dans des chambres où l’on est rarement seul.
Montaigne nous raconte, dans le chapitre XII du livre premier des Essais, “de la constance”, qu’il a vécu en “trois sortes de conditions” depuis son enfance. La première c’est qu’il n’avait rien à lui. La deuxième, c’est qu’ayant de l’argent il a essayé en faire des réserves. Il l’amasse dans une “boîte” :
“Allais-je en voyage, il ne me semblait être jamais suffisamment pourvu. Et plus je m’étais chargé de monnaie, plus aussi je m’étais chargé de crainte ; tantôt de la sûreté des chemins, tantôt de la fidélité de ceux qui conduisaient mon bagage, duquel, comme d’autres que je connais,je ne m’assurais jamais assez si je ne l’avais devant mes yeux. Laissai-je ma boîte chez moi, combien de soupçons et pensements épineux, et qui pis est, incommunicables ! J’avais toujours l’esprit de ce côté.”
La troisième, c’est qu’il dépense au jour le jour.
Donc non seulement faste mais secret. Il faut de superbes ceintures visibles pour accrocher la dague ou les pistolets, mais aussi des ceintures secrètes comme celles que nous utilisons encore dans nos promenades de touriste méditerranéen pour tenir notre bourse au plus près de notre peau, nos cartes de crédit actuelles. Ainsi Rimbaud transportait ses économies en pièces d’or sous sa chemise dans une ceinture spéciale.
Mais le voyageur était rarement solitaire. Pour résister aux détrousseurs, il préférait constituer une bande pour traverser les régions dangereuses. Surtout, c’est en général un petit morceau de société qui se déplaçait. on voyageait avec ses porteurs, domestiques ou vassaux. A partir de ce moment le bagage peut se développer considérablement. Les explorateurs du XIXe siècle transportaient avec eux, à dos d’homme, des centaines de caisses dans lesquelles étaient soigneusement emballés des instruments scientifiques et des petits palais de toile avec cuisine et salle de bains.
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