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MICHEL BUTOR
Courir les routes
Ce texte est paru en 2005 dans Le Bonheur de la littérature aux Presses Universitaires de France en hommage à Béatrice Didier. Il est repris dans le tome X des œuvres complètes.
Béatrice Didier est professeur émérite de littérature à l’école normale supérieure, spécialiste de littérature française des XVIIIe et XIXe siècles.
Elle fut l’interlocutrice de Michel Butor dans « Le retour du Boomerang » (1988 PUF).
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Ci-dessous, la première partie de ce texte
6) Le théâtre de la mode
En dehors des voyages proprement dits, les voitures se perfectionnent pour devenir l’écrin des femmes qui vont défiler au bois pour montrer leurs atours et beautés. Il y faut alors les plus beaux chevaux, les plus beaux matériaux, les inventions les plus ingénieuses pour un confort amélioré.
Dans L’Éducation sentimentale Frédéric Moreau, en berline de louage avec Rosanette, se plonge dans le grand éventaire parisien :
“Alors passa devant eux, avec des miroitements de cuivre et d’acier, un splendide landau attelé de quatre chevaux, conduits à la Daumont par deux jockeys en veste de velours, à crépines d’or. Mme Dambreuse était près de son mari, Martinon sur l’autre banquette en face ; tous les trois avaient des figures étonnées.
“Ils m’ont reconnu !” se dit Frédéric.
Rosanette voulut qu’on arrêtât, pour mieux voir le défilé. Mme Arnoux pouvait reparaître.”
Il l’avait aperçue quielque temps plus tôt dans un cabriolet milord.
“Il cria au postillon :
On dirait une description de naturaliste émerveillé ; tous ces noms de voitures pourrraient être ceux d’oiseaux exotiques. L’admiration va aux nouveautés ; elle s’adresse dans les pires cas (c’est l’”admiration imbécile”) à la fortune et donc à la puissance nécessaire à l’étalage de ce faste ; enfin et surtout elle s’attache à la beauté de la femme que tous ces accessoires multiplient.
7) Le peintre de la vie moderne
La voiture apparaît parfois comme un merveilleux appareil artistique qui nous révèle des aspects inconnus de la réalité.
Ainsi pour Baudelaire, le peintre par excellence de la modernité, Constantin Guys, peut avec ses croquis de la vie mondaine, se révéler un critiaque d’art et de moralité de premier ordre. Il lui faut pour cela non seulement le coup d’oeil mais la science longuement acquise :
“Un autre mérite qu’il n’est pas inutile d’observer en ce lieu, c’est la connaissance remarquable du harnais et de la carrosserie. M. G. dessine et peint une voiture, et toutes les espèces de voitures, avec le même soin et la même aisance qu’un peintre de marines consommé tous les genres de navires. Toute sa carrosserie est parfaitement orthodoxe ; chaque partie est à sa place et rien n’est à reprendre. Dans quelque attitude qu’elle soit jetée, avec quelque allure qu’elle soit lancée, une voiture, comme un vaisseau, emprunte au mouvement une grâce mystérieuse et complexe très difficile à sténographier. Le plaisir que l’oeil de l’artiste en reçoit, est tiré, ce semble, de la série de figures géométriques que cet objet, déjà si compliqué, navire ou carrosse, engendre successivement et rapidement dans l’espace.”
C’est déjà l’esthétique des futuristes. Les roues dans leur mouvement donnent naissance à des faisceaux de cycloïdes et de spriales qui remplissent l’espace d’une inépuisable symphonie. Tout geste féminin trace une série de position que détaillera le cinéma, hantant le présent de ses atitudes passées et futures avec tous les aiguillages des possibilités.
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