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MICHEL BUTOR

Les sandales d’Hermès I
© Michel Butor

Courir les routes

Publication en ligne : 28 janvier 2023

Ce texte est paru en 2005 dans Le Bonheur de la littérature aux Presses Universitaires de France en hommage à Béatrice Didier. Il est repris dans le tome X des œuvres complètes.
Béatrice Didier est professeur émérite de littérature à l’école normale supérieure, spécialiste de littérature française des XVIIIe et XIXe siècles.
Elle fut l’interlocutrice de Michel Butor dans « Le retour du Boomerang » (1988 PUF).
Pour accéder au texte complet au format PDF, cliquer sur l’ic$one

Ci-dessous, la première partie de ce texte


6) Le théâtre de la mode

En dehors des voyages proprement dits, les voitures se perfectionnent pour devenir l’écrin des femmes qui vont défiler au bois pour montrer leurs atours et beautés. Il y faut alors les plus beaux chevaux, les plus beaux matériaux, les inventions les plus ingénieuses pour un confort amélioré.

Dans L’Éducation sentimentale Frédéric Moreau, en berline de louage avec Rosanette, se plonge dans le grand éventaire parisien :

“Alors passa devant eux, avec des miroitements de cuivre et d’acier, un splendide landau attelé de quatre chevaux, conduits à la Daumont par deux jockeys en veste de velours, à crépines d’or. Mme Dambreuse était près de son mari, Martinon sur l’autre banquette en face ; tous les trois avaient des figures étonnées.
“Ils m’ont reconnu !” se dit Frédéric.
Rosanette voulut qu’on arrêtât, pour mieux voir le défilé. Mme Arnoux pouvait reparaître.”

Il l’avait aperçue quielque temps plus tôt dans un cabriolet milord.

“Il cria au postillon :

  • Va donc ! va donc ! en avant !
    Et la berline se lança vers les Champs-Élysées au milieu des autres voitures, calèches, briskas, wurts, tandems, tilburys, dog-carts, tapissières à rideaux de cuir où chantaient des ouvriers en goguette, demi-fortunes que dirigeaient avec prudence des pères de famille eux-mêmes. Dans des victorias bourrées de monde, quelque garçon, assis sur les pieds des autres, laissait pendre en dehors ses deux jambes. De grands coupés à sièges de drap promenaient des douairières qui sommeillaient ; ou bien un stepper magnifique passait, emportant une chaise, simple et coquette comme l’habit noir d’un dandy...
    Par moments les files de voitures, trop pressées, s’arrêtaient toutes à la fois sur plusieurs lignes. Alors on restait les uns près des autres et l’on s’examinait. Du bord des panneaux armoriés, des regards indifférents tombaient sur la foule ; des yeux pleins d’envie brillaient au fond des fiacres ; des sourires de dénigrement répondaient aux ports de tête orgueilleux ; des bouches grandes ouvertes exprimaient des admirations imbéciles ; et çà et là quelque flâneur, au milieu de la voie, se rejetait en arrière d’un bond, pour éviter un cavalier qui galopait entre les voitures et parvenait à en sortir. Püis tout se remettait en mouvement ; les cochers lâchaient les rênes, abaissaient leurs longs fouets ; les chevaux, animés, secouant leur gourmette, jetaient de l’écume autour d’eux ; et les croupes et les harnais humides fumaient dans la vapeur d’eau que le soleil couchant traversait.”

On dirait une description de naturaliste émerveillé ; tous ces noms de voitures pourrraient être ceux d’oiseaux exotiques. L’admiration va aux nouveautés ; elle s’adresse dans les pires cas (c’est l’”admiration imbécile”) à la fortune et donc à la puissance nécessaire à l’étalage de ce faste ; enfin et surtout elle s’attache à la beauté de la femme que tous ces accessoires multiplient.

7) Le peintre de la vie moderne

La voiture apparaît parfois comme un merveilleux appareil artistique qui nous révèle des aspects inconnus de la réalité.

Ainsi pour Baudelaire, le peintre par excellence de la modernité, Constantin Guys, peut avec ses croquis de la vie mondaine, se révéler un critiaque d’art et de moralité de premier ordre. Il lui faut pour cela non seulement le coup d’oeil mais la science longuement acquise :

“Un autre mérite qu’il n’est pas inutile d’observer en ce lieu, c’est la connaissance remarquable du harnais et de la carrosserie. M. G. dessine et peint une voiture, et toutes les espèces de voitures, avec le même soin et la même aisance qu’un peintre de marines consommé tous les genres de navires. Toute sa carrosserie est parfaitement orthodoxe ; chaque partie est à sa place et rien n’est à reprendre. Dans quelque attitude qu’elle soit jetée, avec quelque allure qu’elle soit lancée, une voiture, comme un vaisseau, emprunte au mouvement une grâce mystérieuse et complexe très difficile à sténographier. Le plaisir que l’oeil de l’artiste en reçoit, est tiré, ce semble, de la série de figures géométriques que cet objet, déjà si compliqué, navire ou carrosse, engendre successivement et rapidement dans l’espace.”

C’est déjà l’esthétique des futuristes. Les roues dans leur mouvement donnent naissance à des faisceaux de cycloïdes et de spriales qui remplissent l’espace d’une inépuisable symphonie. Tout geste féminin trace une série de position que détaillera le cinéma, hantant le présent de ses atitudes passées et futures avec tous les aiguillages des possibilités.

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