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MICHEL BUTOR

Du pseudonyme à l’anonyme
© Michel Butor

À propos de « Documentaires »

Publication en ligne : 30 août 2020

2) Découverte

 Au bout de quelques années donc, Lacassin s’attaque à ce passage, et essaie de savoir s’il est véridique et quel serait le volume de Cendrars ainsi découpé dans les textes de Gustave Lerouge. Et ce qui est merveilleux, c’est qu’il le trouve. Il découvre qu’il s’agit de « Documentaires » dont 41

poèmes sur 44 proviennent, grâce à toutes sortes de manipulations d’ailleurs, du « Mystérieux docteur Cornélius » de Gustave Lerouge.

 Pour comprendre le niveau où les choses se situent, il est nécessaire de lire un ou deux de ces poèmes et de voir quelle est leur relation avec l’avant-texte de Lerouge.

 Voici donc le premier poème de « Documentaires » :

 « ROOF-GARDEN 

Pendant des semaines les ascenseurs ont hissé hissé des caisses des caisses de terre végétale

Enfin

À force d’argent et de patience

Des bosquets s’épanouissent

Des pelouses d’un vert tendre

Une source vive jaillit entre les rhododendrons et les camélias

Au sommet de l’édifice l’édifice de briques et d’acier

Le soir

Les waiters graves comme des diplomates vêtus de blanc se penchent sur le gouffre de la ville

Et les massifs s’éclairent d’un million de petites lampes multicolores

Je rois Madame murmura le jeune homme d’une voix vibrante de passion contenue

Je crois que nous serons admirablement ici

Et d’un large geste il montrait la large mer

Le va-et-vient

Les fanaux des navires géants

La géante statue de la Liberté

Et l’énorme panorama de la ville coupée de ténèbres perpendiculaires et de lumières crues

Le vieux savant et les deux milliardaires sont seuls sur la terrasse

Magnifique jardin

Massifs de fleurs

Ciel étoilé

Les trois vieillards demeurent silencieux prêtent l’oreille au bruit des rires et des voix joyeuses qui montent des fenêtres illuminées

Et la chanson murmurée de la mer qui s’enchaîne au gramophone »

 Voici maintenant les passages du « Mystérieux Docteur Cornélius » de Gustave Lerouge, d’où viennent la plupart de ces phrases :

 « Pendant des semaines les ascenseurs avaient hissé des caisses pleines de terre végétale. Enfin, à force d’argent et de patience, d’ombreux bosquets s’épanouissaient maintenant au-dessus des pelouses d’un vert tendre que séparaient els allées sablées. Une source vive fuyait en serpentant à travers les gazons d’où s’élevaient des massifs de rhododendrons, de camélias et d’orangers.

 Dans ce jardin, magnifiquement éclos au faîte du monstrueux édifice de briques et d’acier, il régnait, même aux plus brûlantes journées de la canicule, une exquise fraîcheur.

 Des barmen vêtus de blanc et graves comme des diplomates, faisaient circuler, sur des plateaux d’argent au chiffre du club, toute la redoutable pharmacie des boissons américaines (...)

 Mais c’était surtout le soir, quand les massifs s’éclairaient de milliers de petites lampes électriques bleues et vertes, que le parc du Grizzly-club présentait un aspect féerique ; »(sixième épisode : « les Chevaliers du chloroforme »).

 Il faut maintenant, pour retrouver l’origine de la suite du poème, passer à un autre fascicule, donc des centaines de pages plus loin :

 « - Je crois, Madame, Murmura le jeune lord d’une voix vibrante de passion contenue, que nous serons admirablement ici.

 Et, d’un large geste, il montrait la mer lointaine où allaient et venaient les fanaux des navires, la géante statue de bronze de la Liberté qui domine la rade, et l’énorme panorama de la ville coupée de ténèbres épaisses et de lumières crues. » (quinzième épisode : « la Dame aux scabieuses »).

 Et puis encore beaucoup pus loin :

 « La veille du départ, le vieux savant et les deux milliardaires se trouvaient seuls sur une des terrasses du magnifique jardin de la villa. Les massifs de fleurs embaumaient l’air ; le ciel étincelait de milliers d’étoiles. On entendait, dans le lointain, la chanson murmurante de la mer contre les rocs. Les trois vieillards demeurèrent longtemps silencieux, prêtant l’oreille au bruit des rires et des voix joyeuses qui s’échappaient de la villa aux fenêtres illuminées. » (dix-huitième épisode : « Bas les masques ! »).

 On peut constater que si effectivement la quasi-totalité du texte se trouve en effet dans « Le mystérieux Docteur Cornélius », il y a une distance considérable. Et voici maintenant :

 « VANCOUVER

Dix heures du soir viennent de sonner à peine distinctes dans l’épais brouillard qui ouate les docks et les navires du port

Les quais sont déserts et la ville livrée au sommeil

On longe une côte basse et sablonneuse où souffle un vent glacial où viennent déferler les longues lames du Pacifique

Cette tache blafarde dans les ténèbres humides c’est la gare du Canadian du Grand Tronc

Et ces halos bleuâtres dans le vent sont les paquebots en partance pour le Klondyke le Japon et les grandes Indes

Il fait si noir que je puis à peine déchiffrer les inscriptions des rues où je cherche avec une lourde valise un hôtel bon marché

Tout le monde est embarqué

Les rameurs se courbent sur leurs avirons et la lourde embarcation chargée jusqu’au bordage pousse entre les hautes vagues

Un petit bossu corrige de temps en temps la direction d’un coup de barre

Se guidant dans le brouillard sur les appels d’une sirène

On se cogne contre la masse sombre du navire et par la hanche tribord grimpent des chiens samoyèdes

Filasses dans le gris-blanc-jaune

Comme si l’on chargeait du brouillard »

 Ici la manipulation est si forte que je renonce à la détailler. Beaucoup de vers sont ajoutés. Mais il est certain que pour 41 poèmes Cendrars a presque dit la vérité. Francis Lacassin a découvert par la suite que deux autres des poèmes de « Documentaires » : « le Bahr-el-zeraf » et « Chasse à l’éléphant », ont été également découpés dans une matière textuelle préexistante. Il en reste un.

 Reste à savoir si Cendrars l’a effectivement dit à Gustave Lerouge ; un témoignage de Raymone l’assure.

Messages

  • Je ne connaissais pas ce texte. Je me suis amusé à le lire, amusé surtout parce qu’il a pour moi une actualité :Viens de paraître sous le titre « Au présent dans le texte & cinq Rhapsodies » 570 pages de mes écrits de 1960 à 2001, édité par « Enseigne des Oudin ». En relisant au hasard quelques pages, j’ai retrouvé des fragments repris dans d’autres textes publiés jadis, - ce que j’ai toujours fait depuis « au présent dans le texte » paru en 1969 chez JP Oswald… Mais ce qui m’a amusé, en lisant Michel Butor, c’est que j’ai pratiqué cet (auto)-plagiat en sens inverse : dans la présente édition j’ai retrouvé des poèmes parus en revues ou recueils, mais repris en prose, modifiés surtout seulement par la présence d’une ponctuation. Le contexte en change cependant parfois le sens !

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