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MICHEL BUTOR
À propos de « Documentaires »
4) Pourquoi le dire ?
Pourquoi Cendrars a-t-il révélé ce qu’il appelle sa supercherie littéraire ? S’il n’avait rien dit dans « l’Homme foudroyé », personne ne serait allé chercher l’origine des textes de « Documentaires » à l’intérieur du « Mystérieux Docteur Cornélius », même si l’on s’était mis à lire ce « Mystérieux Docteur Cornélius » à cause de l’éloge dithyrambique que Cendrars en fait par ailleurs dans le même volume. Même si on lit plusieurs fois ce roman amusant mais fort long, la matière utilisée par Cendrars y est tellement dispersée qu’il est impossible de l’apercevoir si l’on n’est pas prévenu. Et pourquoi le dire incomplètement ? En effet, il nous parle d’une vingtaine de poèmes, alors qu’ils sont 41 et qu’il y en a deux au moins d’une autre origine. Il ne nous dit même pas qu’ils viennent du « Mystérieux Docteur Cornélius » alors qu’il parle beaucoup de ce livre.
Il y a une grande ressemblance entre cette confidence et celle d’un contemporain de Cendrars, Raymond Roussel que celui-ci a évidemment connu, je ne dis pas personnellement, mais il en a évidemment entendu parlé et il a sans doute assisté à ses pièces de théâtre. La propriété en banlieue de Paquita, la gitane mexicaine, est très proche du Locus solus où le docteur Canterel nous montre ses merveilles.
Lorsque Roussel s’est suicidé à Palerme, il avait préparé un ouvrage posthume :« Comment j’ai écrit certains de mes livres » dans lequel il nous livre certains des secrets de la fabrication de ses textes. S’il ne nous avait pas dit comment il s’y était pris pour rédiger certaines pages de « Locus solus » ou des « Impressions d’Afrique », nous ne l’aurions certainement jamais deviné. Il donne comme documents des textes parmi les premiers qu’il ait publiés et notamment « Chiquenaude » dont la première phrase :
« Les lettres du blanc sur les bandes du vieux billard »,
est identique à la dernière à une lettre près. :
’« Les lettres du blanc sur les bandes du vieux pillard ».
Chaque mot significatif peut avoir deux sens. On va de l’un à l’autre au long de la nouvelle. Pour construire tel passage d’ « Impressions d’Afrique » dans lequel le jeune Noir Fogar entre dans la mer pour y découvrir des merveilles, il nous explique qu’il est parti de la chanson populaire : « J’ai du bon tabac dans ma tabatières » pour en tirer une suite d’équivalents : « jade – tube – onde – aubade... » pour en développer toute une scène fantastique.
Roussel nous donne son secret après sa mort parce qu’il a l’impression que de tels procédés – extension nous-dit-il du procédé traditionnel de la rime – pourraient servir à de jeunes écrivains pour inventer des choses qui seraient peut-être bien plus intéressantes encore que celles qu’il a inventées lui-même.
Lorsque Cendrars nous fait sa confidence, il a l’air de retenir ce qu’il donne :
« Avis aux chercheurs et aux curieux ! Pour l’instant je ne puis en dire davantage pour ne pas faire école et à cause de l’éditeur qui serait mortifié d’apprendre avoir publié à son insu ma supercherie littéraire ».
« Pour ne pas faire école », mais tout de même, il y a un secret qu’il veut faire passer. Ce qui était risqué, car il a fallu des années avant que Francis Lacassin se décide à suivre la piste.
Dans les deux cas il y a révélation d’une procédure poétique, mais donnée de façon lointaine, posthume pour Roussel, quasi-posthume pour Cendrars. Roussel ne nous donne nullement les clés de ses textes, seulement des renseignements essentiels sur leur procédure d’inspiration. En partant des mêmes formules on pourrait obtenir des textes complètement différents. C’est un chemin qui doit permettre au récipiendaire de découvrir sa propre originalité, de continuer quelque chose qui n’est pas complètement venu au jour , ni chez Cendrars, ni chez Roussel.
Cendrars nous avertit d’une façon énigmatique. Il nous indique qu’il y a quelque chose à chercher, mais il demande à son lecteur de faire un travail suffisant pour qu’il puisse véritablement profiter de sa trouvaille. Il demande donc au lecteur de s’identifier en partie à lui, Cendrars. Il lui demande d’habiter en quelque sorte le pseudonyme qui va pouvoir de cette façon traverser la mort.
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Messages
1. Du pseudonyme à l’anonyme , 5 octobre 2020, 08:36, par ALOCCO Marcel
Je ne connaissais pas ce texte. Je me suis amusé à le lire, amusé surtout parce qu’il a pour moi une actualité :Viens de paraître sous le titre « Au présent dans le texte & cinq Rhapsodies » 570 pages de mes écrits de 1960 à 2001, édité par « Enseigne des Oudin ». En relisant au hasard quelques pages, j’ai retrouvé des fragments repris dans d’autres textes publiés jadis, - ce que j’ai toujours fait depuis « au présent dans le texte » paru en 1969 chez JP Oswald… Mais ce qui m’a amusé, en lisant Michel Butor, c’est que j’ai pratiqué cet (auto)-plagiat en sens inverse : dans la présente édition j’ai retrouvé des poèmes parus en revues ou recueils, mais repris en prose, modifiés surtout seulement par la présence d’une ponctuation. Le contexte en change cependant parfois le sens !