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MICHEL BUTOR
À propos de « Documentaires »
6) Pourquoi le faire ?
Quand il prend le Formose pour aller au Brésil, il n’a nullement besoin de texte préalable prélevé dans un roman, pour creuser à l’intérieur. Il creuse dans le texte atmosphérique, dans les conversations qu’il entend et mène sur le paquebot.
Mais Gustave Lerouge joue un rôle si important à l’intérieur de l’oeuvre de Cendrars qu’il y a une opération magique qui se trame avec son personnage et son texte. En publiant les poèmes de « Documentaires », sous son nom, mais en pouvant croire et en faisant croire qu’ils ont été découpés d’une façon simple à l’intérieur du texte de Gustave Lerouge, Cendrars aboutit à l’effet suivant : c’est qu’il devient le pseudonyme de Gustave Lerouge. Blaise Cendrars, ce n’est plus seuleùent le pseudonyme de Frédéric Sauser. C’est aussi, dans ce livre-là, selon l’idée de Cendrars, le pseudonyme de Gustave Lerouge. Et d’autres encore, d’au moins un autre encore (le chasseur belge), mais qui n’a évidemment pas la même importance pour lui.
Donc Blaise Cendrars devient le pseudonyme de Gustave Lerouge, et l’habitation de ce pseudonyme, c’est quelque chose qu’il veut conserver le plus longtemps possible. Il ne veut pas que Lerouge puisse sortir de cette pseudonymie-là. Et s’il veut que Gustave Lerouge fasse parte du personnge Blaise Cendrars, c’est évidemment parce qu’il est une sorte de mythe pour lui, un idéal, celui du grand écrivain inconnu. Il est ce que voudrait être Cendrars à bien des égards.
Tout ce travail de découpage, de collage, permet un enrichissement considérable du pseudonyme, qui va inclure secrètement Gustave Lerouge, l’inclure pour Gustave Lerouge dans une certaine mesure, pour Blaise Cendrars en tous les cas et pour Raymone qui était au courant. Mais il est nécessaire que le départ de la piste soit donné pour qu’on puisse découvrir peu à peu la communication.
Gustave Lerouge est un écrivain réel et nous pouvons lire une bonne partie de ses oeuvres. Mais Cendrars, à l’intérieur de « l’Homme foudroyé », va le mythifier considérablement. Gustave Lerouge lui permet cette mythification dans la mesure justement où il est un écrivain populaire qui écrit, qui publie, très souvent de façon anonyme. Il va être l’incarnation, en quelque sorte, du texte populaire universel qui nous entoure, ce texte à l’intérieur duquel la littérature se dégage comme quelque chose de spécial. Gustave Lerouge, c’est le mur de la lecture anonyme continue.
Il est ce que lisent les gens sans presque s’en apercevoir. Et aussi, pour Cendrars, quelqu’un qui écrit presque sans s’en apercevoir ; il est donc en dehors de toute volonté littéraire habituelle. C’est pourquoi il le déclare un très grand poète anti-poétique. Cendrars est un grand poète « anti-poétique » ; c’est ce qu’il y a d’ « anti-poétique » à l’intérieur de son oeuvre qui est le plus poétique pour nous. Mais la biographie réelle de Frédéric Sauser ne permet pas à Cendrars de se tenir complètement en marge du littéraire parisien et de ses dégradations journalistiques. Il est obligé d’y vivre et il en souffre.
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Messages
1. Du pseudonyme à l’anonyme , 5 octobre 2020, 08:36, par ALOCCO Marcel
Je ne connaissais pas ce texte. Je me suis amusé à le lire, amusé surtout parce qu’il a pour moi une actualité :Viens de paraître sous le titre « Au présent dans le texte & cinq Rhapsodies » 570 pages de mes écrits de 1960 à 2001, édité par « Enseigne des Oudin ». En relisant au hasard quelques pages, j’ai retrouvé des fragments repris dans d’autres textes publiés jadis, - ce que j’ai toujours fait depuis « au présent dans le texte » paru en 1969 chez JP Oswald… Mais ce qui m’a amusé, en lisant Michel Butor, c’est que j’ai pratiqué cet (auto)-plagiat en sens inverse : dans la présente édition j’ai retrouvé des poèmes parus en revues ou recueils, mais repris en prose, modifiés surtout seulement par la présence d’une ponctuation. Le contexte en change cependant parfois le sens !