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MICHEL BUTOR
À propos de « Documentaires »
8) L’art d’accommoder les restes
Étant donnée la procédure de Cendrars par rapport au texte-matériau de Gustave Lerouge, c’est évidemment Cendrars qui va dire :
« ...des faits, des faits, rien que des faits, le plus de choses possible avec le moins de mots »,
puisque la méthode principale, c’est le découpage de cet énorme roman. Ce sont quelques échantillons ici et là qui vont être retenus, choisis d’une façon très particulière, pas du tout les passages d’imagination extravagante qu’il admire beaucoup, mais au contraire ceux dans lesquels la description peu être considérée comme plane, réaliste. Dans le traitement qu’il fait de la matière Lerouge, c’est Cendrars qui va s’efforcer de ne pas « faire style », tandis qu’il y a chez Gustave Lerouge, romancier populaire, un effort naïf vers le style, vers un style pompier qui a d’ailleurs du charme pour nous. Lerouge s’efforce d’avoir de temps en temps de jolies formules que Cendrars va éliminer. Tous les passages où Lerouge devait avoir le sentiment de « bien écrire », il les censure pour ne retenir que la fraîcheur dont il était inconscient. Très curieux, d’ailleurs, ce détail du texte : « détruire l’image », alors que les poèmes de « Documentaires » sont des images et qu’ils sont même présentés comme des instantanés photographiques dont l’ensemble forme une sorte de film. Donc, détruire l’image dans un sens très particulier : détruire un certain nombre d’images préconçues, d’images poétiques habituelles.
Et puis ce qui frappe, c’est : « ne pas suggérer, châtrer le verbe ». C’est dans le travail de Cendrars sur le texte de Lerouge qu’il y a cette espèce de castration. Il y a chez Lerouge une imagination flamboyante que Cendrars va imiter dans d’autres parties de son oeuvres, et dépasser d’ailleurs considérablement, mais à l’intérieur de ce texte-là, il cherche à se tenir au ras des choses, au ras de l’impression. Il va transformer effectivement la description de Lerouge en instantanés photographiques.
« C’était de l’équilibrisme et de la prestidigitation. Ce jongleur était un très grand poète anti-poétique, et je donne la prose et les vers de Stéphane Mallarmé pour, notamment, une de ses plaquettes éphémères qui était intitulée « 100 Recettes pour accommoder les restes », qui se vendit cinq sols, petit traité domestique à l’usage des banlieusards, précis d’ingéniosité utilitaire, parfait manuel du système « D » et, en outre, le plus exquise recueil de poèmes en prose de la littérature française. »
Quel dommage que nous n’ayons pas retrouvé cet « Art d’accommoder les restes », mais « Documentaires » en est un autre. À travers la pseudonymisation de Gustave Lerouge, qui est ainsi en quelque sorte avalé par la voracité du pseudonyme Cendrars, il y a un rêve qui va plus loin encore, qui est un au-delà de la pseudonymie.
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Messages
1. Du pseudonyme à l’anonyme , 5 octobre 2020, 08:36, par ALOCCO Marcel
Je ne connaissais pas ce texte. Je me suis amusé à le lire, amusé surtout parce qu’il a pour moi une actualité :Viens de paraître sous le titre « Au présent dans le texte & cinq Rhapsodies » 570 pages de mes écrits de 1960 à 2001, édité par « Enseigne des Oudin ». En relisant au hasard quelques pages, j’ai retrouvé des fragments repris dans d’autres textes publiés jadis, - ce que j’ai toujours fait depuis « au présent dans le texte » paru en 1969 chez JP Oswald… Mais ce qui m’a amusé, en lisant Michel Butor, c’est que j’ai pratiqué cet (auto)-plagiat en sens inverse : dans la présente édition j’ai retrouvé des poèmes parus en revues ou recueils, mais repris en prose, modifiés surtout seulement par la présence d’une ponctuation. Le contexte en change cependant parfois le sens !