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MICHEL BUTOR
À propos de « Documentaires »
7) Monument au poète inconnu
Gustave Lerouge, lui, n’en souffre pas, ce qui est un immense avantage. Et il a, selon Cendrars, une productivité poétique telle que son inspiration n’est corrompue par rien. Il est celui qui écrit comme il respire et se moque de toute reconnaissance et même de toute rémunération autre que celle toute simple du journaliste. Gustave Lerouge était journaliste au « Petit Parisien », d’où l’épisode raconté dans « l’Homme foudroyé ». Cendrars s’efforce de négocier pour Lerouge les droits d’adaptation cinématographique du « Mystérieux Docteur Cornélius » et dit qu’il réussit à obtenir des millions et à arracher à Lerouge une signature sur un bout d’enveloppe. Malheureusement quelques jours plus tard, celui-ci envoie un pneumatique à Cendrars pour lui dire :
« Non, c’est impossible. Je veux rester inconnu. Je veux rester le méconnu par excellence et je refuse tous tes millions. Je veux donc rester dans cette misère. »
Lerouge est donc le poète méconnu par excellence.
Cendrars sait que la qualité littéraire n’a pas de rapport avec le tirage d’un livre, ce qui est encore plus vrai aujourd’hui que de son temps. Il sait aussi qu’elle n’a pas de rapport avec le succès immédiat, qu’il y a des livres peu connus que nous considérons comme bien plus intéressants que des livres très connus. On peut pousser cela jusqu’à la limite : le plus grand livre est peut-être un livre totalement inconnu. Chez Gustave Lerouge il y a cette espèce de paradoxe que nous avons un auteur inconnu qui est extrêmement lu, dont les livres, par petits fascicules, se publient à des milliers et des milliers d’exemplaires. Cendrars dit des millions. Il y a donc un auteur qui est lu sans aucun doute, qui est traduit dans toutes les langues, donc l’auteur idéal à cet égard-là aussi, et pourtant il est totalement inconnu ou presque de la critique parisienne. Et Cendrars veut montrer, par « Documentaires », que cet écrivain, à la fois si répandu et tellement inconnu, est un grand poète et que ce grand poète, à certains égards, c’est lui ! Gustave Lerouge est ce qu’il voudrait être et ce qu’il réussit à être d’une certaine façon en publiant ses textes sous son propre pseudonyme.
Voici la présentation générale de Gustave Lerouge dans « l’Homme foudroyé » :
« Gustave Lerouge, mort il y a quelques années, à la veille de la deuxième guerre mondiale, est l’auteur de 312 ouvrages (en tous cas, c’est le nombre de ceux que je tenais de sa main et qui figuraient dans ma bibliothèque pillée en juin 40) dont beaucoup en plusieurs volumes et l’un « Le mystérieux Docteur Cornélius »,, ce chef-d’oeuvre du roman d’aventures scientifico-policières, en 56 livraisons de 150 pages et d’autres, ne sont même pas signés, Gustave Lerouge travaillait souvent pour les éditeurs de 17e ordre. Comment définir ce polygraphe à l’érudition vivante et spontanée, jamais à court d’arguments ? Ce n’était ni un nègre, ni un tâcheron, car ce laborieux, même dans d’obscures brochures anonymes qui ne se vendaient que dans les kiosques, les dépôts de journaux, les papetiers, les merciers de quartier ou de province, n’a jamais démérité de son métier d’écrivain, qu’il prenait fort au sérieux et dont il était fier. Au contraire, c’est dans ces publications populaires qu’ils ne signai pas – des gros volumes dont une « Clef des songes », un « Livre de cuisine » (que j’ai recommandé à tous les gourmets de ma connaissance), un « Miroir de magie » - et dans des cahiers à peine brochés, souvent une simple feuille imprimée pliée en quatre, en huit en seize, qui se vendaient deux, quatre, dix sous, et étaient criés par des camelots aux bouches du métro le samedi soir (je parle du temps antédiluvien d’avant 1914 !), - »le Langage des fleurs », « Choisis ta couleur, je te dirai qui tu es ! », « Commet coller les timbres-postes pour exprimer ses sentiments... », « l’Art de se tirer les cartes », « les Lignes de la main », « le grand Albert », « le petite Tarot », etc., etc. »
Je précise que, si on a retrouvé de nombreux ouvrages de Gustave Lerouge, on n’a retrouvé aucun de ceux qui figurent dans cette liste.
« - qu’il se laissait aller à son démon, faisant appel à la science et à l’érudition, non par vain étalage encyclopédique – Lerouge avait lu tous les livres et annotait toutes les thèses d’université »
On voit vraiment le mythe se mettre à bouillonner.
« et les revues techniques ou spécialisées dont il recevait journellement une quantité prodigieuse – mais pour détruire l’image, ne pas suggérer, châtrer le verbe, ne pas faire style, dire des faits des faits, rien que des faits, le plus de choses avec le moins de mots possible et, finalement, faire jaillir une idée originale, dépouillée de tout système, isolée de toutes association, vue comme de l’extérieur, sous cent angles à la fois et à grand renfort de télescopes et de microscopes, mais éclairée de l’intérieur. »
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Messages
1. Du pseudonyme à l’anonyme , 5 octobre 2020, 08:36, par ALOCCO Marcel
Je ne connaissais pas ce texte. Je me suis amusé à le lire, amusé surtout parce qu’il a pour moi une actualité :Viens de paraître sous le titre « Au présent dans le texte & cinq Rhapsodies » 570 pages de mes écrits de 1960 à 2001, édité par « Enseigne des Oudin ». En relisant au hasard quelques pages, j’ai retrouvé des fragments repris dans d’autres textes publiés jadis, - ce que j’ai toujours fait depuis « au présent dans le texte » paru en 1969 chez JP Oswald… Mais ce qui m’a amusé, en lisant Michel Butor, c’est que j’ai pratiqué cet (auto)-plagiat en sens inverse : dans la présente édition j’ai retrouvé des poèmes parus en revues ou recueils, mais repris en prose, modifiés surtout seulement par la présence d’une ponctuation. Le contexte en change cependant parfois le sens !