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MICHEL BUTOR
À propos de « Documentaires »
3) Faire silence
Autrefois on estimait qu’écrire c’était ajouter du texte à du papier blanc. De même, autrefois on estimait que construire, c’était mettre un bâtiment sur un terrain auparavant vide. Donc un terrain sur lequel une maison était bâtie valait beaucoup plus cher que celui sur lequel il n’y en avait pas encore. Tout le travail de construction devait être payé, retrouver son salaire. Mais aujourd’hui, dans le centre d’une ville, le terrain atteint des prix pharamineux., et il est toujours déjà bâti. Si l’on veut construire quelque chose, on est obligé de détruire ce qui est déjà là. Il faut reconstituer un terrain libre. Et lorsque, par un hasard extrême, il reste un terrain libre dans un centre urbain, il vaut encore plus cher, parce qu’on n’a pas besoin de travail pour détruire ce qui existe déjà.
Dans le sud de Manhattan, les quelques terrains libres qui restaient il y a déjà quelques dizaines d’années, valaient beaucoup plus cher que les gratte-ciels qu’il fallait détruire pour en construire de plus grands encore. Le plus grand faste maintenant, pour une banque américaine, c’est de réussir à laisser de l’espace libre. Donner un square à la ville, voilà le sommet du luxe. C’est le vide qui coûte le plus cher, parce que ce vide est conquise (ou préservé) sur un grouillement et un encombrement considérables.
Ce qui est vrai pour l’architecture, l’est aussi, dans une certaine mesure, pour la littérature. Même pour la musique. Autrefois il s’agissait d’ajouter des sons à un silence normal, riche et naturel, mais qui était là. Aujourd’hui, dans la plupart des endroits où s’accumulent les hommes, il n’y a pas de silence. Le fond est un bruit considérable. Et donc pour faire de la musique, on est obligé d’établir d’abord le silence. Cela fait partie du rituel du concert symphonique.
De même aujourd’hui nous nous trouvons devant une pléthore de textes.
Cendrars dit quelque part que Rémy de Gourmont lui avait déclaré que si on lit très sérieusement deux heures par jours, on réussit à lire tout ce qu’il y a à la Bibliothèque Nationale. C’était déjà faux, ça l’est dix mille fois de plus aujourd’hui.
En opposition à ce que disait (peut-être) Rémy de Gourmont, il y a l’exclamation d’Ezra Pound arrivant à Londres, se promenant à la bibliothèque du British Museum et s’écriant : « Est-ce qu’il va falloir que je lise tout ça ? » Il décide que non et il lira seulement de nombreux volumes choisis.
Il y a du texte partout. Les murs ici sont couverts de textes. Et ils sont accumulés de telle sorte que dans un espace il puisse y en avoir le plus possible. Nous sommes dans une ville de textes, puisque nous sommes dans une ville d’archives et la bibliothèque n’est qu’une partie des archives.
Pendant des siècles on a considéré qu’écrire c’était ajouter du texte à une page blanche. Aujourd’hui nous sommes obligé d’arriver à la blancheur de la page, parce que le monde est déjà couvert de textes. Si nous écrivons un nouveau livre, c’est un texte qui s’ajoute aux millions de livres déjà existants. Or il est déjà impossible pour n’importe qui d’entre nous de lire, je ne dis pas tous les chefs-d’oeuvre de la littérature mondiale, mais même tous ceux de la littérature française. Par conséquent si j’ajoute un livre, j’empêche qu’on lise un chef-d’oeuvre.
Donc l’activité littéraire a changé de nature. Elle est plus proche de la sculpture que de la peinture. Celle-ci est encore considérée comme le fait d’ajouter de la couleur à un support considéré comme vide, tandis que la sculpture consiste, la plupart du temps, à prendre un bloc et à lui enlever n certain nombre de fragments.
Dans la pratique révélée par « Documentaires », nous avons une poésie sur le mode de la sculpture. On part de textes qui existent déjà. Or ceci est la figure d’un processus beaucoup plus général : nous écrivons toujours non seulement à l’intérieur d’une langue, mais d’une littérature. Nous travaillons dans une bibliothèque. Nous sommes entourés de textes serrés mes uns contre les autres que, pour la plupart, nous ne connaissons pas.
Écrire va donc consister à prendre des mots qui existent déjà dans ces livres, des phrases, et à les agencer de telle sorte qu’ils creusent un espace autour d’eux.
C’est parce qu’on écrit que la page devient blanche. Et c’est cette blancheur conquise qui va introduire de l’air dans la cave de la littérature existante. Le nouveau texte ouvre des fenêtres à l’intérieur du mur des livres.
Dans « Documentaires », « Le mystérieux Docteur Cornélius » sert de matière première. les deux derniers textes sont également découpés dans le journal d’une chasse à l’éléphant publié dans une revue belge. Pour un seul on ignore quel est le texte d’arrière-fond.
Je précise qu’il est impossible de deviner à la lecture quelles sont les différentes origines. En outre le style de « Documentaires » et celui de « Feuilles de route » sont si proches que la question se posait vraiment de savoir quel était le volume produit de cette façon.
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Messages
1. Du pseudonyme à l’anonyme , 5 octobre 2020, 08:36, par ALOCCO Marcel
Je ne connaissais pas ce texte. Je me suis amusé à le lire, amusé surtout parce qu’il a pour moi une actualité :Viens de paraître sous le titre « Au présent dans le texte & cinq Rhapsodies » 570 pages de mes écrits de 1960 à 2001, édité par « Enseigne des Oudin ». En relisant au hasard quelques pages, j’ai retrouvé des fragments repris dans d’autres textes publiés jadis, - ce que j’ai toujours fait depuis « au présent dans le texte » paru en 1969 chez JP Oswald… Mais ce qui m’a amusé, en lisant Michel Butor, c’est que j’ai pratiqué cet (auto)-plagiat en sens inverse : dans la présente édition j’ai retrouvé des poèmes parus en revues ou recueils, mais repris en prose, modifiés surtout seulement par la présence d’une ponctuation. Le contexte en change cependant parfois le sens !