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MICHEL BUTOR
À propos de « Documentaires »
9)) L’auteur anonyme absolu
J’ai déjà parlé à propos de Gustave Lerouge, de l’existence de textes publiés sans nom d’auteur, textes qui n’ont pas été retrouvés, mais existent peut-être. Derrière la figure de Gustave Lerouge, il y en a une autre, celle que j’appellerais « l’Auteur anonyme absolu », celui qui se manifeste par tout le monde. La poésie est faite par l’ensemble même de la population. Cendrars rêve bien sûr d’être identifié à cet anonymat général. Il rêve d’écrire le texte même fondateur de la civilisation et de la transformation de celle-ci. On trouve cela en particulier dans un rêve de texte qui s’appelle « Notre pain quotidien ». C’est à l’intérieur de la propriété fantastique dans la banlieue parisienne :
« J’étais chez Paquita, dans le château que Paquita avait acheté et restauré pour l’offrir à son mari, 997 hectares clos de murs, en pleine banlieue, entre les berges de la Seine et de la Marne, le parc de la Belle au bois dormant, percé d’allées centenaires et rectilignes, un terrain mouvementé à souhait avec des fonds, des vallons, des belvédères, des étangs, des cascades, des moulins, des fontaines, des terrasses avec des jets d’eau, un jardin à la française, un lac artificiel et, au milieu du lac, dans une île également artificielle et sur un rocher truqué, le château d plus beau Louis XV baroque, avec ses ponts-levis, ses élégantes passerelles en filigrane, ses balcons renflés, ses triples fenêtres en dentelles, ses tourelles ajourées, son escalier à double circonvolution rococo, sa gondole d’or et d’ébène qui menait à la grille d’honneur, sa flottille de cygnes blancs et noirs, ses armoiries répétées à foison, ses grottes : architecture, ferronnerie d’art, lanternes, balustres, toitures polychromes, jardins, statues, le tout, avec la géométrie es vitres et du carrelage et l’immensité du ciel, renversé dans le grand miroir d’eau, voilà ce que Paquita avait réussi à fourrer dans la corbeille de son mariage pour le rendre à son mari... »
Il est inutile de chercher trop exactement où se trouve la propriété de Paquita, la Mexicaine. À l’intérieur de cet ensemble, il y a un lieu fait spécialement pour Cendrars, et qui s’appelle « la Cornue ». C’est là qu’il doit écrire en principe un livre, un roman extraordinaire :
« ...parce que, durant ce premier séjour dans son château féerique, j’ai redécouvert Paris par la misère de sa banlieue et que je me suis mis à écrire (et durant dix ans je devais revenir bien régulièrement pour passer trois, quatre moi à écrire dans ce château) « notre Pain quotidien », chronique romancée de la société parisienne, comment on vivait à Paris pour se procurer de l’argent et paraître durant l’entre-deux-guerres, la lutte pour la vie politique, vanité, jouissance, jazz, et krach, dix volumes que je n’ai pas signés et dont j’ai déposé anonymement les manuscrits dans les coffres de différents pays de l’Amérique du Sud au fur et à mesure que je les écrivais et voyageais, manuscrits que l’on trouvera un jour si le cataclysme qui ébranle le monde aujourd’hui s’arrête à temps, et que l’on publiera alors avec surprise, ou que l’on ne publiera alors pas, ce dont je me fiche pas mal puisque je serai mort et enterré depuis longtemps quand on ouvrira, de par la loi, ces coffres-forts dont j’ai jeté les clefs en haute mer. (Ce qui m’amusait de mon vivant, moi, que l’on taxe à Pari de poète exotique, c’était justement d’écrire cette chronique de Paris, et de porter cruel témoignage sur les choses et les gens, - c’est pourquoi j’ai essayé de mettre non pas la chance sur mon nom, mais d côté de mon écrit et d’en assurer la durée... MATÉRIELLE, la seule immortalité possible pour un écrit de ce genre. Rimbaud s’est tu. Socrate, cet homme de lettres, n’a jamais écrit. Ni Jésus, le poète du surréel. Je voudrais rester l’Anonyme) »
Derrière la pseudonymie, il y a le rêve d’une écriture anonyme dans laquelle la totalité de la réalité se transforme en écriture pour se transfigurer. Ainsi de l’esclave de l’état-civil vont naître des pseudonymes surhumains. Le pseudonyme devient un pseudanthrope, un homme post-humain qui a à sa disposition toutes sortes de pouvoirs qui lui sont interdits par la société actuelle.
Je vous souhaite à tous de respirer dans l’anonymat surréel de Blaise Cendrars.
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Messages
1. Du pseudonyme à l’anonyme , 5 octobre 2020, 08:36, par ALOCCO Marcel
Je ne connaissais pas ce texte. Je me suis amusé à le lire, amusé surtout parce qu’il a pour moi une actualité :Viens de paraître sous le titre « Au présent dans le texte & cinq Rhapsodies » 570 pages de mes écrits de 1960 à 2001, édité par « Enseigne des Oudin ». En relisant au hasard quelques pages, j’ai retrouvé des fragments repris dans d’autres textes publiés jadis, - ce que j’ai toujours fait depuis « au présent dans le texte » paru en 1969 chez JP Oswald… Mais ce qui m’a amusé, en lisant Michel Butor, c’est que j’ai pratiqué cet (auto)-plagiat en sens inverse : dans la présente édition j’ai retrouvé des poèmes parus en revues ou recueils, mais repris en prose, modifiés surtout seulement par la présence d’une ponctuation. Le contexte en change cependant parfois le sens !