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RAPHAËL MONTICELLI
Ce texte a été publié en 1991. Il préface l’ouvrage « Échanges, carnets 1986 » de Michel Butor, Z’édition ed, Nice.
6.- répétition, déplacement, variation
Si je ne devais retenir qu’une seule procédure dans l’écriture de Michel Butor sur les espaces plastiques, ce serait incontestablement la répétition. Elle affecte les structures aussi bien que les éléments lexicaux à l’intérieur d’un même texte comme d’un texte à l’autre ; elle intervient au niveau atomique de la langue, celui des sonorités ; et, on l’a vu, c’est encore la répétition qui permet de faire figurer un même texte dans des contextes différents.
La plongée du même texte, en effet, dans une autre série, dans un autre contexte, dans un autre espace, oblige à des variations, à des modifications qui semblent fasciner Butor d’autant plus qu’elles sont minimes et que leur accumulation finit par provoquer des transformations d’autant plus agissantes qu’elles sont plus insensibles. C’est évidemment le cas pour les seize et une variations sur « Une chanson pour don Albert » dont le premier vers présente l’évolution suivante :
Thème : Approche exquise réprouvé
S.1 : viens exquise réprouvé
S. 2 : approche fraîche réprouvé
S. 3 : approche exquise piano
S. 4 : je me souviens piqué dans mes taudis
S. 5 : approche exquise réprouvé
S. 6 : approche exquise réprouvé
S.7 : merci exquise réprouvé
…
ça l’est encore pour les séries de textes, jamais tout à fait les mêmes, jamais complètement différents, qu’engendre le programme de Tenue de Route, le texte de L’appel du large connaît de sensibles différences selon qu’il accompagne les quinze pièces de Gérard Duchêne, ou qu’il s’intègre aux trente visions de L’embarquement de la Reine de Saba ; dans le deuxième cas, le texte est introduit, dans chaque vision, par un « arbre-rameur » différent (hêtre-rameur, chêne-rameur, cèdre-rameur, platane-rameur, oranger-rameur, palmier-rameur...) à qui l’on s’adresse directement dans les premières visions :
« Toi …. chante nous ton appel du large »
« Chante-nous ton appel »
« Chante-nous »
jusqu’à ce qu’il ne soit plus besoin de lancer l’invocation pour entamer l’appel. Lorsque le texte a été coupé l’amorce, dans la vision suivante, se fait par le rappel du mot-thème de la précédente.
Dans « Litanie d’eau », le titre lui-même dit bien que l’auteur s’installe dans un texte de type répétitif. Nous avons vu l’usage de la répétition dans la structure et le vocabulaire des couleurs. Il est encore plus évident -et somptueux- dans les sonorités. Les reprises des phonèmes [u] , [r] , [l] construisent l’un des niveaux de la musicalité du texte et sans doute sont l’un des outils de la recherche lexicale. Parmi les séries remarquables qui donneront au lecteur une idée du travail musical de Michel Butor dans ce texte, je relèverai :
I, 1 : roule douce velours
I, 1 : frémit fil phrase
III, 1 : tourbillon vert roule croule
IV, 1 : s’étend, s’étire, s’étale
IV, 2 : revient palpite s’étend enfle s’étale
IV, 3 : roule s’étend croule tremble va
V, 2 : s’allonge s’allonge léger s’allonge s’émeut vit enfle
IX, 1 : encre tendres larmes vient tendre fronde orange
Enfin la reprise de « Pique-Nique au pied des Pyramides » dans la version publiée dans Avant-goût 2 est l’occasion d’importants ajouts : titrage de chacune des 8 parties et introduction progressive d’un niveau de texte supplémentaire sur le thème des dix plaies d’Egypte, des ténèbres et de l’épouvante.
A ces variations qui naissent soit de structures répétitives engendrant des combinaisons différentes, soit de contextes de publication nouveaux imposant des agencements autres, il faut ajouter la variation qu’impose ou permet d’explorer l’usage grandissant du manuscrit. Utilisateur des outils d’écriture qu’offre la technologie contemporaine, Michel Butor est certainement en même temps l’un des scribes ou manuscripteurs les plus prolifiques de l’histoire de l’écriture : manuscrire c’est pour lui la possibilité offerte de transformer, et, sans doute, s’appesantir sur les textes, les charger de temps. C’est à propos de L’œil des Sargasses qu’il disait que l’édition faite à la main n’aurait pas les limitation de l’impression, et il ajoutait :
« C’était un moyen pour moi d’explorer de principe de la variante. (...) Chacun des textes est différent ».
Il est clair que cette procédure employée dans le rapport aux espaces de l’art et systématisée du fait de l’emploi du manuscrit, renvoie à la façon dont Michel Butor se sert de textes littéraires ou de leur structure, comment il les réemploie -viole les cercueils écrit-il dans Répertoire II - écarte, déchire ce voile des lectures précédentes dit-il dans Frontières [39] et- du coup- les transforme et les vivifie, que l’on songe seulement à l’utilisation qu’il fait d’un texte de Chateaubriand dans 6 800 000 litres d’eau ou de Buffon dans Boomerang.
[39] Frontières, entretien avec Christian Jacomino... ed Le Temps Parallèle, 1985
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