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RAPHAËL MONTICELLI
Ce texte a été publié en 1991. Il préface l’ouvrage « Échanges, carnets 1986 » de Michel Butor, Z’édition ed, Nice.
2.- un cas particulier : boomerang, le livre comme sculpture polychrome
L’exemple le plus remarquable de cette attention aux espaces matériels propres à l’écriture, surface de la feuille, emplacement du texte, couleur de l’encre, est certainement constitué par Boomerang. Ce troisième livre de la série Génie du lieu entrelace sept types de textes différents, chacun disposant sur la page d’un emplacement particulier, d’une ou plusieurs couleurs d’impression, et réparti dans l’épaisseur du volume. Ainsi, pour prendre le texte d’ouverture, Jungle : il est imprimé en noir, n’a ni titre ni ponctuation, est paginé en marge, et court dans 8 secteurs de Boomerang, aux pages 5-6, 72-73, 120-121, 200-201, 264-265, 292-293, 459-460 ; le deuxième texte, « la Fête en mon absence », apparaît soit en noir soit en rouge, la pagination se fait en bas, la page est partagée en deux et le long de la médiane horizontale (que Butor désigne comme l’équateur) courent les noms européens ou indianisés des constellations boréales séparés par le signe (...), deux textes parallèles (« fête en mon absence 1 » et « fête en mon absence 2 ») apparaissent, l’un dans le haut de la moitié supérieure, l’autre dans le bas de la partie inférieure ; ces deux textes se croisent aux pages 151 et 410 : « la fête en mon absence 1 » commence en haut, s’arrête à la page 410 pour revenir en arrière et passer en bas à la page 151, « la fête en mon absence 2 », qui commence en bas, s’arrête à la page 151 pour sauter en haut à la page 410. Cette partie de « Boomerang » apparaît 9 fois, aux pages 7-16, 118-119, 122-123, 150-155, 245-252, 342-343, 346-347, 406-411, 449-458.
Ce qui est remarquable c’est que chaque texte est traité comme une matière que l’on peut manipuler, découper, répartir différemment dans le livre, comme si livre et texte étaient d’abord indépendants l’un de l’autre et que l’œuvre naissant de leur rencontre ou de leur choc dût l’un et l’autre les transformer. Le rôle de la couleur est, dans cette perspective, particulier : la coloration du texte ne dépend en effet ni de son sens ni de la recherche d’un effet mais de la distribution des couleurs à travers le volume : chacun des cahiers de 16 pages le composant est affecté d’une couleur selon la répartition suivante :
Noir : les cahiers 1, 5, 8,13, 17, 22, 25, 29 (8 fois)
Rouge : les cahiers 2, 4, 6, 10, 12, 14, 16, 18, 20, 24, 26, 28 (12 fois)
Bleu : les cahiers 3, 7, 9, 11, 15, 19, 21, 23, 27 (9 fois)
la stratification des couleurs se fait selon la suite
N-R-B-R-N-R-B-N-B-R-B-R-N-R-B-R-N-R-B-R-B-N-B-R-N-R-B-R-N
qui fait apparaître les intervalles suivants entre les strates :
entre deux strates noires : 3-2-4-3-4-2-3
entre deux rouges : 1-1-3-1-1-1-1-1-3-1-1
entre deux bleus : 3-1-1-3-3-1-1-3
dans tous les cas sont remarquables les symétries à l’intérieur des séries et les rapports de structure entre elles :
Noir : 3.2.4 -3 - 4.2.3
Rouge : 1.1.3 - 1.1.1.1.1 - 3.1.1
Bleu : 3.1.1 - 3.3 - 1.1.3
Ainsi, c’est la plongée du texte dans l’une des strates qui définit sa couleur d’impression. [11]
Ce qui peut donner une idée de la permanence des préoccupations de Michel Butor et de la cohérence de sa démarche, c’est de rappeler, par exemple, que, vingt et un an avant la publication de Boomerang, dans La Modification, le personnage, Léon Delmont, a acheté, en vue de son voyage en train entre Paris et Rome, un livre qu’il n’ouvrira jamais, les autres voyageurs disposent aussi de livres dont Delmont ne perçoit que l’aspect extérieur ; le roman relate les réflexions du personnage et ne le fait que lorsque celui ci est présent dans le compartiment ; la division du roman en 9 chapitres correspond aux 9 entrées du personnage dans le compartiment ; ces réflexions entrelacent 9 strates de temps différents (6 passés, 1 présent, 2 futurs) en les alternant selon des symétries et des renversements très construits ; ainsi était présents dans La Modification le thème du livre comme objet indépendant du texte et comme espace d’appel d’un texte à venir, le surgissement du texte en liaison avec un lieu particulier, une structure ou une architecture temporelles faite de symétries et de renversements.
[11] On trouvera des indications complémentaires sur la construction de Boomerang, dans Le retour du Boomerang ed PUF, Paris 1988
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