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RAPHAËL MONTICELLI

2004 - Guetteur de ce qui nous doue de lointain
© Raphaël Monticelli , Alain Freixe
Publication en ligne : 10 novembre 2004
Artiste(s) : Alocco

Cet entretien est paru dans le numéro spécial de la revue Nu(e) consacré à Marcel Alocco.

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PREAMBULE –
UT PICTURA POESIS ?

Alain Freixe
De Marcel Alocco, je connais principalement l’oeuvre littéraire, et je rentrerai dans cette œuvre d’abord par la « Promenade niçoise », cette sorte de « mescle », de mélange, et par le « Laërte » à propos duquel j’ai fait un entretien avec Marcel qui me servira de repère dans l’entretien d’aujourd’hui au cours duquel je vais essayer de tirer quelques fils que tu fileras et tisseras.
Premier fil, première question : peut-on séparer, chez Alocco, le littéraire et le plastique ? Le plasticien a-t-il vraiment pris sa retraite, comme il le disait dans l’entretien qu’il avait eu avec toi , craignant de refaire du Marcel Alocco, et de se répéter ? Avait-il l’intention de valoriser une oeuvre littéraire ancienne qu’il avait un peu abandonnée ? Il vient de la littérature et il y revient, il semble qu’on ne puisse la séparer de la peinture.

Raphaël Monticelli
Ecrire et peindre ne sont en effet pas séparables dans la démarche de Marcel Alocco, et les relations qui s’instituent entre ces deux pratiques, quand on considère l’ensemble de son travail, sont originales en ce sens que l’écrivain se pose régulièrement des problèmes plastiques, tandis que le peintre se tient, depuis le début, sur une position qui n’est pas purement plastique. Alocco-peintre ne traite pas des seuls problèmes de la peinture, mais de ceux de la littérature, de la linguistique, de l’archéologie ou de l’anthropologie…
Alocco vient de la littérature, comme tu l’as souligné. Dès les années soixante, l’écrivain qu’il est d’abord se pose des problèmes qui ne relèvent pas de l’écriture seule : la disposition, la mise en scène du texte, par exemple, ont pour lui une importance capitale. Le premier récit qu’il publie « Au présent dans le texte » est imprimé dans le sens de la plus grande largeur, à l’italienne, la reliure étant cependant conservée parallèle à l’écriture. Il gardait ainsi la longueur des lignes, qui produisait l’impression visuelle qu’il souhaitait, tout en mettant son lecteur dans une relation physique inhabituelle par rapport à l’objet qu’est le livre. Deux préoccupations qui ont peu à voir avec les problématiques du récit et qui relèvent plutôt soit de la poésie, soit des arts plastiques. De la même façon, à partir de la fin des années soixante, il fait jouer un rôle expressif aux signes de ponctuation qui lui servent moins à moduler le paragraphe et la phrase et à organiser le souffle, qu’à composer –visuellement- la page.
Pour ce qui concerne la peinture, deux choses sont à préciser. La première, c’est qu’Alocco a reçu de l’école d’art la formation classique qui y était dispensée dans les années cinquante. La deuxième, c’est qu’entre l’expérience de la littérature et celle de la peinture, Alocco rencontre le mouvement Fluxus. C’est sans doute grâce à Fluxus et à la mise en cause foncière de la distinction entre les arts et les genres que Fluxus pratiquait, qu’Alocco a pu définir le territoire paradoxal qui est devenu le sien.
Entre la littérature et la peinture, Alocco rencontre un deuxième mouvement, dans les années soixante : c’est le Nouveau Réalisme et la façon très particulière dont ce mouvement traite l’objet. On voit bien ce que sa démarche doit à la rencontre entre les problèmes traditionnels du récit et ceux, tout nouveaux, que pose l’objet dans les arts plastiques dans sa série des « bandes-objets » ; la poésie et le Nouveau Réalisme quand on considère sa série du « tiroir aux vieilleries ». Nous reviendrons plus tard sur cette série.
Lorsqu’il aborde la toile, à la fin des années soixante, Alocco le fait par deux approches très différentes. D’abord il prend la toile comme un peintre traversé par ces problématiques « analytiques et critiques » que l’on résume aujourd’hui sous le nom de « support-surface » : la toile est « objet », elle est « constituant », elle est en elle-même « problème »… Ensuite, les problématiques qu’il va traiter avec les supports et les outils de la peinture ne sont pas purement plastiques : dès 1967, avec sa série de « l’idéogrammaire », il fait se heurter, sur la toile, des concepts qu’il emprunte, par exemple, à la linguistique avec la matérialité de la peinture. Les problèmes pourraient alors se poser de la façon suivante : « à partir de quel moment une trace plastique minimale peut-elle assumer un statut de signe linguistique ? » ou encore « que devient un signifiant si on le répète sur une toile ? Á l’identique ? En le faisant varier, par les modes d’inscription, par la dose de peinture ? »…
Pour résumer cette posture en une formule, Alocco écrit bien souvent en peintre et peint en écrivain. Je suppose que ça va dans le sens de cette « mescle » qui te retient dans son écriture. C’est une pratique du mélange et du paradoxe que celle d’Alocco… J’entends paradoxe dans son sens étymologique de ce qui ne suit pas la voie commune.

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