Accueil > Les rossignols du crocheteur > ALOCCO, Marcel > 2004 - Guetteur de ce qui nous doue de lointain
RAPHAËL MONTICELLI
Cet entretien est paru dans le numéro spécial de la revue Nu(e) consacré à Marcel Alocco.
De fil en aiguille au plus proche de l’œuvre
Raphaël Monticelli
Mais naturellement…. Il y a réinvestissement dans la couture. Tu conviendras avec moi que ça n’est pas la plus typique des activités plastiques…. Il y a réinvestissement –physique et symbolique, psychique et temporel- dans la couture, parce qu’il y a eu d’abord distance prise par rapport aux engagements physiques traditionnels du peintre. Alocco récupère, réinvestit une technique artisanale pauvre –de la pauvreté- et lui donne un sens nouveau. Il nous fait, tous, les arlequins de sa scénographie. Pourtant tu as bien noté que, dès l’origine, il prend la technique de la couture dans le patchwork à l’envers : il la montre du reste à l’envers et fait apparaître la bosse de la boursouflure et le fil que le patchwork masque, que tout couturier –toute couturière, le travail d’aiguille, notamment dans le patchwork, étant plutôt connoté féminin- que tout couturier cherche d’abord à masquer.
Alain Freixe
N’est-ce pas d’ailleurs quand la couture s’efface, que ses lèvres se font oublier, qu’on dit de la pièce qu’elle est belle ?
Raphaël Monticelli
Et Alocco cherche tout sauf à l’effacer. En même temps, il a réduit l’investissement de l’artiste à ce geste minimum, répétitif…
Alain Freixe
Zen…
Raphaël Monticelli
Et il est vrai, cela dit, que c’est la couture qui met à mal ma théorie de la distance.
Alain Freixe
Il assure cette couture là. Après tout, on aurait pu imaginer qu’il donne à faire ce travail là. Or, il faut qu’il y soit…
Raphaël Monticelli
Lorsqu’il récupérait les fils par tricot, il donnait à tricoter… Il a rapidement arrêté ce travail-là.
Alain Freixe
Autre chose me frappe dans la couture, ce sont les nervures qu’elle produit. le nerf du Patchwork, c’est la couture.
Raphaël Monticelli
Nous sommes au plus proche de la cicatrice…
Alain Freixe
Cicatrice ? Le terme dit trop peut-être la suture, ce côté bien fait qui vise à faire oublier l’intervention. Ou alors elle serait du côté de la scarification où c’est le bourrelet de chair qui fait ligne et signe. La couture est la vérité de l’ajointement. Elle dit l’impossible jointure. La nécessité de créer des bords. Voilà pourquoi je préfère le terme de nervure, parce qu’avec la nervure, nous sommes du côté de l’irrigation – je pense toujours aux flux des sèves – quelque chose qui tient, qui ouvre, porte, se déploie, se montre.
Raphaël Monticelli
En même temps, c’est la couture qui, dans le Patchwork, est le principe constructeur et compositeur. Par ailleurs, Il y a, dans le travail d’Alocco, un autre type de fil dont je voudrais parler…
Le fil de la couture est un fil extérieur qui vient unir les fragments épars. Quand on déchire du tissu dans le droit fil, il se produit des effilochages et des tombées de fil. Alocco a récupéré et recyclé ces fils par tricotage. Dans ce cas, il fait faire le tricot… Dans les premières pièces, le tricot est présenté à côté du Patchwork et on voit très bien, dans ces œuvres-là la filiation entre la toile d’origine et le tricot , par exemple dans l’organisation des couleurs… Puis il a réintégré le tricot à l’intérieur du Patchwork.
Alain Freixe
En même temps il fait apparaître le fil caché du tissu.
Raphaël Monticelli
Voici encore ce qui me trouble : on a l’impression qu’Alocco est constamment en train de repousser le moment de l’achèvement de l’œuvre… Nous le voyons là, traversé encore par une des grandes problématiques de l’art moderne et contemporain… Où sont les limites de l’art ? A partir de quel moment y-a-t-il œuvre ? A partir de quand peut-on dire d’une œuvre qu’elle est achevée ? Cette problématique, nous la trouvons dans les arts plastiques, sous la forme du rapport aux limites, du point de vue purement physique, purement géométrique même : où se termine le tableau ? Ce qu’il y à l’entour du tableau, entre un tableau et l’autre, n’appartient-il pas, toujours, à l’art ? Dans le cas d’Alocco, avec le Patchwork, d’un tableau à l’autre, d’une pièce à l’autre, on est toujours dans le même tableau, un peu comme si le même travail était en constante évolution. Dès le début du travail en patchwork, d’ailleurs, Alocco n’intitule pas ses œuvres « Patchwork n° 1 », « Patchwork n° 2 »… mais « Fragment du Patchwork n° 1, fragment n° 2.. ». Chaque « Patrchwork » est le résultat de la recomposition des déchirures ou des déchirements d’une étape antérieure, et lui-même n’est qu’un élément, un fragment du grand Patchwork en cours ou à venir. On se retrouve dans ces problématiques de l’infini possible de la construction de l’art, ou de son impossible finitude.
Il y a aussi des techniques de ce genre en littérature, et c’est plutôt sur celles là que réfléchit Umberto Eco dans « l’œuvre ouverte » .
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